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Thursday, February 04, 2010
Une étude d’une séquence de Psycho (1960) d’Alfred Hitchcock :
Pénétration de Lila (Vera Miles) dans la maison de Norman Bates (Anthony Perkins) à la recherche de « sa mère » croyant qu’elle pourrait lui fournir des informations concernant la disparition de sa sœur Marion (Janet Leigh).
Problématique : Que représente Lila dans cette séquence ?
Est-elle simplement la sœur de Marion ? Représente-elle la conscience le Bien à la recherche du Mal pour le condamner ? Le dédoublement de la « mère » de Norman, qui revient dans sa demeure après dix ans d’absence ?
Situons un peu le film avant de nous lancer dans l’étude de la séquence choisie.
Psychose (Psycho) est un thriller américain d'horruer filmé en noir et blanc. Il est réalisé par Alfred Hitchcock en 1960, et est inspiré du roman éponyme de Robert Bloch, Psycho.
Ce film majeur dans la filmographie de ce grand réalisateur est un chef-d'oeuvre du suspens.
Synopsis du film
En début d'après-midi d'un vendredi, Marion Crane (Janet Leigh), et Sam Loomis se retrouvent en secret dans une chambre d’Hôtel, à Phoenix. Leur situation financière ne leur permet pas de se marier.
De retour au bureau, Marion, secrétaire, assiste à une transaction immobilière entre un riche client et son patron, qui lui demande de déposer à la banque 40 000 dollars. Conservant la somme confiée, elle quitte la ville en voiture, afin de retrouver son amant avec l'argent.
Ayant conduit plusieurs heures d’affilée elle s’arrête pour passer la nuit dans un motel. Marion est la seule cliente de tout le motel détenu par Norman Bates (Anthony Perkins), jeune homme troublé, et par sa mère.
Norman procure à Marion une chambre voisine de son bureau. Après un dîner avec le propriétaire du motel, Marion décide de rembourser son patron. Dans sa chambre, elle se dénude pour prendre une douche, alors que Norman l'observe depuis son bureau par un trou pratiqué dans la cloison.
Une vieille dame, dont la silhouette est dissimulée par le rideau surgit soudain et poignarde Marion à coups de couteau jusqu’à la mort et disparaît. Norman, épouvanté, découvre le crime commis par sa mère mais élimine avec soin les traces du meurtre et du passage de la jeune fille. Il la noie avec toutes ses affaires dans une marais proche.
Peu après, Lila Crane (Vera Miles), la sœur de la victime, est préoccupée par la disparition de Marion. Elle contacte alors Sam. Un détective privé, Arbogast (Martin balsam), engagé par le patron de Marion pour retrouver l’argent volé prévient Lila, d'une cabine téléphonique, que le comportement de Bates est suspect. Arbogast revient alors au motel et vise particulièrement l’investigation dans la maison de Norman espérant pouvoir converser avec la mère. La vieille dame le surprend alors sur le haut des escaliers. Le couteau à la main, elle le poignarde aussi, il bascule le long des escaliers et meurt. Norman arrive et à nouveau nettoie les lieux.
Lila et Sam espèrent en vain un nouvel appel du l’enquêteur et finissent par avertir la police locale. Le shérif Chambers les informe que la mère Bates est décédée depuis 10 ans. A la recherche des circonstances de disparition de leur Marion, ils se dirigent au motel de Norman comme couple client pour y louer une chambre. Alors que Sam retient Norman et dissipe son attention, Lila explore la maison. Mais les deux hommes se confrontent violemment, et Norman finit par savoir que Lila est dans la maison. Conscient du danger que cela entraîne, il cogne Sam et se précipite vers la demeure. Lila le remarque et se cache dans la cave, où elle découvre le cadavre de la mère. Norman, surgit travesti en vieille femme, le couteau à la main pour frapper Lila. Sam, qui avait repris connaissance, se précipite pour contrôler l’assassin.
Au poste de police, le psychiatre Richman, explique la schizophrénie de Norman Bates, alors que ce dernier est entrain de dialoguer avec « sa voix intérieure » dans son cachot. On découvre aussi dans la marais le véhicule de la disparue.
Description – analyse et interprétation
Lorsque Sam (le fiancé de Marion) et Lila (la sœur de Marion) vont prendre les choses en main après sa disparition et celle du détective, ils vont se diriger au Motel de Norman Bates pour mener leurs propres investigations. Arrivé sur place, ce couple éveille en Norman le souvenir du couple autrefois formé par sa mère et son beau-père. Il est en fait important de situer le contexte de la séquence choisie afin de pouvoir mieux l’étudier.
Après la mort de son père, Norman et sa mère vécurent ensemble jusqu’à l’arrivée du beau père. Ce nouvel homme étranger est venu lui voler ce qui lui était le plus cher. Face au rejet et à la solitude, Norman tue alors sa mère et son mari. Rongé de culpabilité, il vole son cadavre et l’entretient comme si une âme l’habitait. A travers cela il cherche alors la protection de la mère aujourd’hui disparue en la ressuscitant. Refusant d’accepter sa situation, son existence et sa vie, il cherche le retour au sein maternel, à l’utérus maternel tout au long du film. Mais comme cela lui est impossible, il va pousser son désir à l’extrême, il devient sa mère. L’intrigue du film tourne majoritairement autour de ce dédoublement, autour de ce personnage présent par son absence, la mère, qui n’est autre que la moitié du personnage de Norman pour en devenir la totalité à la fin.
Il est indispensable de souligner ces faits avant de commencer l’étude détaillée de la séquence choisie pour pouvoir la disséquer plus méticuleusement. Cette analyse brève établie ci-dessus est peu argumentée puisqu’elle ne constitue pas le corps de cette étude mais simplement son contexte. Nous procèderons par ordre chronologique des plans, en les décrivant, analysant et interprétant au fur et à mesure que nous avançons dans l’étude plutôt que de la diviser en trois grandes parties : description - analyse - interprétation, évitant ainsi des allées-retours inutiles.
Une fois au motel, Sam va essayer de retenir Norman à la fois en le distrayant et en l’interrogeant sur la disparition de sa fiancée et les 40 000 dollars, afin de permettre à Lila de pénétrer dans la demeure redoutable de Norman et « sa mère ». En effectuant cette intrusion que représente Lila de plus de la simple sœur de Marion ? Et comment est-ce que la mise en scène d’Hitchcock va-t-elle favoriser notre interprétation ?
Après l’écoulement de 90min et 56 secondes du film, Lila déterminée va pénétrer, petit à petit dans cette demeure jusqu’alors mystérieuse. Notons que ce domicile est ressenti et conçu comme univers fœtal de la mère par son propriétaire Norman Bates. Cet univers n’est autre que l’univers mental de l’héros souffrant de schizophrénie. Nous pourrons même dire qu’il semblerait que Bates ait tué sa mère pour s’emparer de la maison, univers fœtal, afin d’en être possédé ensuite, refusant ainsi sa naissance. Son univers le protège, le sécurise.
Lila apparaît au tout début, de derrière le motel, sort d’une zone obscurcie par l’ombre de ses parois vers une autre éclairée, en espérant que la maison sera l’ultime éclaircissement sur la disparition de sa sœur. Sa présence dans une zone d’ombre nous inquiète – nous spectateurs- puisque les personnages hitchcockiens qui subissent l’obscurité, sont généralement soumis à la force des Ténèbres, sont pris par un piège.
D’ailleurs, alors qu’elle se croyait à l’abri des regards, en particulier de celui de Norman, voilà qu’Hitchcock place une voiture très ancienne, probablement en panne dans ce background du motel. Cette voiture nous laisse supposer qu’elle n’est autre que le substitut de Norman qui ne va pas tarder à découvrir l’intruse dans son univers. Un univers lui même obscur, caché, non dévoilé, un univers d’un personnage qui se refuse lui-même, n’acceptant pas sa naissance donc son existence, un personnage pas encore mort, mais loin d’être vivant, bref, « en panne ». Les phares en cercles parfaits de ce véhicule veillent sur cette intruse, la guettent attentivement et remplacent ainsi ceux de Norman toujours alertés. Remarquons aussi que cette voiture est à moitié cachée par l’ombre des murs, et à moitié dans la zone éclairée. Ce qui pourrait supposer la métaphore du dédoublement de Norman, de sa personnalité et de celle de « sa mère » toutes les deux en lui. N’est-il pas après tout, tantôt clairvoyant et lucide, tantôt englouti dans les ténèbres de sa schizophrénie ?
Lila sort petit à petit de cette zone d’ombre source d’inquiétude qui est venue annoncer et amplifier le suspense établi par ce grand réalisateur à travers un découpage subtil : il nous donne à voir à l’écran tantôt Lila tantôt la maison comme si nous la percevions du point de vue de cette femme. Mais voilà qu’Hitchcock choisit de cadrer son héroïne dans cette séquence de la même manière que la maison. Nous nous expliquons : Hitchcock commence par un plan moyen sur Lila puis par un plan moyen sur la demeure, ensuite petit à petit les plans se resserrent respectivement sur Lila et sur la demeure. Nous pourrons expliquer cela banalement en disant que les plans sur la demeure ne sont autres que le point de vue de la sœur de Marion qui s’en approche petit à petit. Mais Hitchcock est certes beaucoup plus malin et nous pousse par cette alternance à puiser plus dans le sens de son découpage. En effet la maison, cette masse d’ombre ténébreuse, n’est autre là qu’une sorte de réflexion de Lila, comme si elle se regardait dans un miroir, plus elle s’en approche plus sa réflexion dans la glace se resserre. Mais il ne faut pas oublier que la maison représente l’espace habité par « la mère » dans l’esprit mental de Norman, espace dans lequel il cherche la sécurité, dans lequel il revient au sein maternel et lui obéit. Cet espace est la matérialisation de son désir de retour à l’utérus maternel, de la non acceptation de son état de « né », de son existence. Donc le choix d’un découpage qui nous induit à une éventuelle idée de réflexion de Lila dans la maison et vice versa, n’est pas un hasard. Lila devient donc elle même la représentation de cet utérus maternel, l’incarnation donc « au présent » de la mère absente, « au passé ». Une fois que Lila est alors en face de sa projection, nous sentons qu’elle est dominée par elle, elle n’est plus libre, et agit à travers elle, par la force qu’elle lui induit, une force plutôt maléfique En d’autres termes, elle deviendra sa projection. Nous reviendrons sur ce point un peu plus loin dans cette étude, lorsque Lila verra sa projection dans le miroir dans la chambre de la défunte.
En entrant dans la maison elle violera l’univers mental de Norman, elle explorera son esprit dément qui se la représentera alors comme maîtresse des lieux, comme la mère vivante qui rentre chez elle après plusieurs années d’absence, et qui va naturellement remettre l’ordre dans son foyer, et reprendre en main le contrôle (cette expression est intéressante dans son contexte parce qu’elle utilise le mot main pour symboliser le pouvoir, métaphore qui sera réutilisée plus loin dans la séquence), et occuper sa place à nouveau. Cette résurrection va terrifier Norman et l’amènera à la fin à une tentative de reproduction du meurtre de la mère. Une fois que Lila touchera le poignet de la porte de cette demeure, elle s’y fusionnera et petit à petit démystifiera l’aura autour de ce domicile.
Mais cela n’enlève pas à Lila son statut premier, celui de la sœur de Marion, de la conscience, du Bien à la recherche du Mal pour le condamner. Le poignet de la porte lui même en forme de cercle parfait renvoie à son tour, tel les phares de la voiture, aux yeux éveillés des ou plutôt de l’habitant de cet espace. En plaçant sa main dessus, elle bloquera sa vision mais certes, que pour un bref moment.
Nous remarquons au seuil de la maison quelques marches, et au moment où Lila viole l’univers propre à Norman, au moment de son intrusion à la maison, des marches d’un escalier envahissent la majorité du cadre. Nous remarquerons l’importance qu’attribue Hitchcock aux escaliers dans le décor de cette demeure (et non seulement dans cette séquence, ils seront le lieu du crime du détective privé, et certes non seulement dans ce film (cf.Vertigo)…). Bref, dans cette première découverte de la maison, Lila est de dos, l’avant plan ainsi que l’arrière plan sont dotés chacun d’une ouverture, entre les deux Lila, les escaliers et une statue noire. Bien que peu d’éléments soient exposés dans ce plan longtemps attendu par le spectateur car il incarne la rupture avec le mystère de cette demeure, il reste très imposant, lourd, peu dévoilé, et par là reflète le caractère même de la mère de Norman, et donc son incarnation par Lila. Elle ira même jusqu’à fermer la porte, en dépit de sa frayeur en tant que sœur de Marion et conscience du Bien. Même si étrangère et intruse, ce geste est un indice que ce qu’elle est devenue, donc sa projection, s’est emparée de sa moitié sinon de plus, tel que Norman est emparé à moitié par sa mère (et le sera à totalité à la fin).
Une fois la porte fermée, nous pouvons discerner à peine Lila à l’intérieur à travers le verre qui constitue une ouverture dans cette porte. Un tissu blanc presque opaque, placé sur cette ouverture vient cacher l’intérieur de la maison. Lila a donc franchi la limite entre son monde et celui de sa projection. Elle est maintenant dans cet autre univers, celui crée par l’esprit de Norman. Cette ouverture en verre transparent « fermée » par le tissu blanc et inscrite dans le cadre de la porte rappelle fortement la forme d’un miroir, glace qui semblerait transparente parce que nous avons l’impression de voir à travers elle ou « dans » elle, mais qui est réellement opaque et qui pourrait éventuellement avoir son monde différent du monde réel, tel les miroirs qui déforment en réfléchissant par exemple. Lila est donc passée d’un monde à un autre, afin de comprendre les déformations du monde réel.
Cette séquence de la pénétration et de la découverte de la maison est interceptée à trois reprises par des scènes dans le bureau de Norman, où Sam essaye de distraire Norman pour que Lila puisse aboutir à des réponses en ce qui concerne la disparition de sa sœur et du détective. Ces scènes là seront moins importantes dans cette étude car elles ne sont pas liées à la problématique posée qui tente de définir Lila et de mieux comprendre ce qu’elle représente et pourquoi. Cependant elles ne sont pas indépendantes de la construction de cette séquence, construction qui soutient notre interprétation. Donc nous les traiterons dans la mesure où elles nous intéressent.
Dans cette première interruption, la scène de Sam et Norman reste plus ou moins « calme » tout en annonçant un ton plus violent à venir. Nous remarquons des oppositions intéressantes, telles Sam en noir et Norman en blanc, ou même des ombres indéniables tracées et bien définies sur les parois du bureau, notamment l’ombre du lampadaire, source de lumière éteinte qui sépare ces deux personnages. Cette mise en scène nous laisse deviner une dualité entre ces deux hommes, une rivalité même. La présence de Sam met clairement mal à l’aise le propriétaire de ce motel. Si Lila semble être l’incarnation de la mère absente, Sam ne peut –il pas représenter le beau père de Norman ? Jusque là cela reste une probabilité et peu d’indices la soutiennent. Mais au fur et à mesure que nous avancerons dans cette séquence, cette piste ne semblera plus aussi lointaine. Notons que le dédoublement de Sam est important par rapport à notre problématique, du fait que Lila et lui même se sont présentés en couple dans ce motel, et donc s’il est dédoublé en le beau père dans cette séquence, le dédoublement de Lila en la mère sera une suite logique au fait, et l’inverse est vrai. Le dédoublement de Sam soutient alors une possible identité de Lila que nous recherchons.
Après cette première scène de face à face entre les deux hommes, Hitchcock revient au domicile familial en un plan en contre plongée mettant à nouveau les escaliers en valeur. La statue est en avant plan floue, Lila de dos avance et est rapidement quasi - cachée par les remparts de l’escalier. Il est important là de remarquer l’importance que ce grand réalisateur commence à attribuer explicitement à l’escalier, moyen par lequel Lila va monter dans la chambre de la mère, puis dans le grenier, chambre de Norman, pour ensuite redescendre vers la cave. La montée de ces escaliers symbolise la recherche d’un savoir, la progression vers une connaissance afin d’aboutir à une transfiguration éventuelle. Lila monte ces escaliers à la recherche d’une vérité, à la quête de réponses à ces questionnements concernant sa sœur. Mais aussi, elle se lance dans la visite de la demeure qu’ « elle » a abandonnée depuis 10 ans par force, donc dans la recherche d’un autre genre de connaissance, celui du rafraîchissement de la mémoire et la comparaison du passé au présent. La chambre de la mère ainsi que celle de Norman sont accessibles en montant, elles forment alors des locaux élevés. En psychanalyse, tout ce qui est élevé traduit un désir ou un espoir, dans ce cas, le désir qu’a Lila de découvrir et satisfaire sa curiosité ainsi que son espoir de retrouver la vérité.
La descente des escaliers n’est autre que la métaphore de la décadence, de l’agonie, de la vieillesse… de la mort tout simplement. C’est une des raisons pour laquelle Norman cachera la défunte inconsciemment dans un sous-sol, et que Lila ne retrouvera son sujet recherché qu’en descendant.
Remarquons aussi l’importance attribuée à la statue noire (couleur de la mort), c’est sa seconde apparition à l’écran, et plus loin d’autres statues seront aussi mises en scènes. Le recours à la psychanalyse encore une fois explique cette présence à l’écran, en fait, la statue est le symbole de la femme. Et comme elles sont dépourvues d’âme, d’esprit, de vie, elles soulignent l’omniprésence de la mère autoritaire dans la maison. Dans chaque pièce il y a une statue, et voilà que dans la cave réside la plus redoutable des statues, le cadavre de la mère. Les statues guettent silencieusement Lila comme elles guetteraient une proie pour la livrer à la fin à la statue-mère (à prendre dans les deux sens du terme) afin d’essayer de ré attribuer l’âme au corps.
Au centre du plan un très grand tableau encadré est mis en évidence. Nous remarquerons rapidement durant cette séquence la présence de tableaux multiples envahissants les murs et les parois. Ces tableaux de toutes les tailles possibles et imaginaires sont au centre même de l’intrigue du film. Le tableau est en fait une autre forme de la photographie. La peinture est plus libre, elle est contrôlée par l’artiste à cent pour cent, alors que la photographie dépend du lieu, du moment, du sujet … Un peintre peut créer et dessiner un sujet imaginaire (mais certes on ne crée jamais à partir du néant, la base de toute création reste dans le réel). Un photographe aussi artiste qu’il soit, reste esclave de certaines données. Mais voilà qu’une des plus grandes qualités - ou défauts – de la photographie est celle de figer un moment précis du passé dans le présent et de le faire durer jusqu’à l’infini. Un tableau, une peinture partage cette particularité avec la photographie, avec la simple différence que, la peinture peut figer un moment du passé dans le présent tel qu’il a été perçu indépendamment de son déroulement réel, vrai dans le temps. C’est à dire par exemple sur un tableau un peintre peut figer un moment douloureux dans sa vie telle la mort d’un proche en choisissant de dessiner le mort avec un sourire sur les lèvres, parce que pour le peintre, cette personne s’est livrée au repos. La photographie ne pourra jamais fausser autant un déroulement réel d’un moment. Pourquoi tout cela est-il important ? En fait, Norman est un personnage qui a choisi de vivre au présent éternel d’un passé fini. Et ce passé est un passé présent aujourd’hui et est un univers particulier, perçu pas notre héros. C’est pour cela que son domicile est habité par ce grand nombre de tableaux. Est-ce que ces tableaux sont en rapport avec l’identité de Lila dans cette séquence ? Eh bien, n’est elle pas le sujet de tous ces tableaux, n’est-elle pas ce passé figé dans le présent et qui va essayer de briser ces chaînes autour d’elle, de libérer le corps tourmenté de la mère, en arrivant enfin à la cave dans laquelle il n’y aura aucun tableau ? (Avant la pénétration de la dernière porte qui mène à la cave, nous remarquons un petit espace dans lequel se trouve un tableau mais très peu discernable puisque englouti dans l’obscurité presque totale. Ce tableau quasi absent annonce l’absence totale de peintures dans la cave, il prépare la libération).
Lila va devoir traverser plusieurs portes à fur et à mesure de son avancement dans cette maison. En plan poitrine de dos elle ouvrira la porte de la pièce la plus importante de la maison : la chambre de la mère – sa chambre. En tant que sœur de Marion, conscience à la recherche du Mal, elle s’oblige à défier sa terreur et de continuer son investigation à la recherche de la vérité. Petit à petit cette terreur va se banaliser et la maison va se démystifier. En ouvrant ces portes l’une après l’autre, Lila donne aux pièces de la maison une valeur d’objet creux et contenant. Comme d’ailleurs l’armoire qu’elle ouvrira aussi dans la chambre, qui est elle-même objet creux et contenant. Cette forme creuse capable de contenir nous ramène au corps de la femme, contenant dans le creux du ventre un fœtus, donc nous ramène surtout à l’image de la mère. Lila s’approprie donc petit à petit ces espaces puisqu’elle les pénètre et devient la maîtresse des lieux, elle-même femme, sujet contenant. Cela vient souligner l’incarnation de la mère en elle, l’incarnation de l’utérus maternel porteur, contenant de Norman, l’incarnation de l’univers mental de Norman.
Etudions l’étymologie du prénom de l’héroïne de cette séquence ; Lila. En fait, Lila c'est-à-dire Lys en latin. Et la couleur blanche (couleur des draps du lit de la mère dans cette séquence), ainsi que le Lys sont symboles de la pureté, de l’innocence, de la naissance. Donc dès le début du film, en lui attribuant ce prénom, Hitchcock la condamne à ce dédoublement, à la maternité. Son entrée dans cette maison, ce viol de cet univers de Norman est alors un destin auquel elle n’aurait pas pu s’échapper. Et si nous poussons l’étude du prénom de Lila encore plus en cherchant dans les livres consacrés aux prénoms, et qui tentent de définir le caractère des personnes selon leur prénom, nous relèverons que souvent ce prénom est associé à une femme impatiente, émotive et d’envergure, capable de prendre les choses en main, dictatoriale s’il le faut : est-ce un pur hasard qu’Hitchcock ait attribué ce caractère à ce prénom ? Peut-être…
Bref, revenons à la découverte de la chambre de la mère : la chambre en elle-même peut former l’objet d’une étude entière, nous retiendrons alors uniquement les éléments qui nous intéressent, en rapport avec la problématique posée.
Dans cette chambre désuète, le regard de Lila est attiré par un robinet et un lavabo en forme creuse et arrondie comme le serait le ventre d’une femme enceinte. Cette source d’eau qui paraît non utilisée pour un bon moment maintenant, est intéressante par le fait même qu’elle fournit de l’eau, l’eau étant élément de l’utérus maternel, procurant la sécurité et la vie au fœtus. L’eau est vitale, purificatrice, métaphore du ventre maternel. Nous notons que le lavabo est orné par des fleurs sur la porcelaine, les fleurs représentent en psychanalyse la femme. Donc ces éléments combinés par le fait qu’ils attirent le regard de la femme héroïne de cette séquence, soutiennent son côté maternel, et la transforment encore en la représentation vivante de la mère décédée. Un plan de Lila vient après mettre en relief encore une fois une statue, symbole de la femme.
Ensuite, le regard de cette jeune femme est attiré par une cheminée, éteinte, et qui semblerait ainsi depuis longtemps. En fait, le feu est le symbole du désir et de la passion donc de l’urge de vivre. Or cette chambre abandonnée par son occupante principale est aujourd’hui habitée par son esprit, et par son fils qui refuse son existence et se fige dans le passé en repoussant toute idée d’un avenir, d’une vie, et donc par la suite, toutes les passions et les désirs. Lila, en remarquant cette cheminée, est prise par une tristesse et une peine plutôt que par une terreur ou une frayeur. Ce n’est autre que la réaction d’une mère face au chagrin de son fils.
Inutile de souligner là aussi la présence des tableaux qui envahissent la chambre.
Lila va se diriger ensuite vers l’armoire pour l’ouvrir, elle ouvre alors encore un objet creux, contenant, représentatif du ventre de la mère. Elle tente alors par son ouverture de faire naître l’enfant porté. Ensuite elle va être attirée comme par un magnétisme par un bibelot placé sur la chiffonnière de la mère. Bibelot représentant deux mains d’une femme. Nous rappelons là l’expression utilisée plus haut : Lila est venue reprendre les choses en main. Elles sont signes de pouvoir, parfois même absolu. C’est lorsqu’elle est presque hypnotisée par ces mains, par le pouvoir, que la présence « réelle » de la mère absente va prendre forme. Cette forme sera la réflexion de Lila dans le miroir. Elle a peur parce qu’elle est face à la manifestation de l’esprit incarné dans sa projection elle-même. Rappelons que tout cela est possible puisque Lila est dans la maison, et la maison est l’univers mental dément que s’est créé Norman. Dans l’esprit de Norman, Lila représente le fantôme vivant de sa mère morte. Et donc dans la chambre de la mère, donc dans l’univers mental de Norman, le reflet de Lila dans la glace pourrait être une manifestation de l’esprit incarné.
Dès son entrée dans la maison Lila est devenue sa projection comme nous l’avons déjà interprété, et là elle a peur à première vue de ce qu’elle est devenue. Ensuite, rapidement elle se ressaisit et sa projection va maintenant, à partir de ce moment lui obéir. Mais voilà qu’Hitchcock choisit de la placer, dans ces deux plans consécutifs du miroir, entre deux miroirs, deux surfaces réfléchissantes. Elle est donc prise au piège. Même quand nous avons l’impression que sa projection va enfin lui obéir, voilà une autre qui apparaît à l’écran, une projection de son dos dans la glace à son insu. Elle ne peut pas voir cette projection, mais elle est là quand même. Donc alors qu’un premier dédoublement a cessé lorsqu’elle a vu sa projection, un autre s’est crée, mais du même type. L’esprit de la mère qui existe dans l’univers mental de Norman, s’est donc acharné à ce qu’il soit incarné par cette femme.
Après cette scène du miroir, le lit de la défunte se creuse formant des courbes qui seraient la surface du corps de la mère allongée sur son lit. Cette apparition de ces formes qui n’existaient pas au début soutient la présence de la mère dans la chambre, présence qui n’était pas avant l’entrée de Lila dans la chambre. Présence qui s’est manifestée avec Lila.
Ensuite vient la deuxième interruption par la scène de Sam et de Norma. Cette fois l’ambiance est moins calme. Mais ce qui nous importe particulièrement, c’est la réflexion de Sam dans le miroir, reflet que nous ne voyions pas avant. En fait, ce reflet représente le dédoublement de Sam. Lila représentant la mère, et étant venue en « couple » avec Sam, il devient lui-même double du mari de la mère, du beau père. Le dédoublement respectif de Lila et de Sam forme à son tour un couple. Maintenant que Sam agit à travers son dédoublement, il prend l’attitude du beau père qui reproche, qui pose les questions, qui blâme, qui commence à s’énerver contre le fils, contre Norman.
Lila continue l’exploration de la maison, de l’univers mental de Norman. Elle monte encore quelques marches à la recherche donc toujours de réponses à ses questions, à la recherche d’un savoir. Elle ouvre encore une porte, cette fois celle du grenier, chambre de Norman. Inutile de souligner encore la présence de tableaux, de statue… A l’encontre de la chambre de la mère, la chambre du fils est très désordonnée. Outre cela nous distinguons des objets relatifs à l’enfance, tel que les jouets, les peluches… donc à première vue cette chambre semblerait appartenir à un enfant. Norman, adulte, est cet enfant. En fait, du fait qu’il n’accepte pas son existence, qu’il cherche un retour à l’utérus maternel, qu’il est figé au présent dans un passé fini, le décor de sa chambre s’avère très logique. Le jeu de Vera Miles lors de l’exploration de la chambre de Norman renvoie plus vers un sentiment de pitié plutôt qu’au sentiment de terreur. C’est le sentiment de la mère face à la découverte du problème de son fils. Si Lila représentait seulement la sœur de Marion ou la conscience dans cette séquence elle aurait été terrifiée par les découvertes faites, elle n’aurait pas pris son temps à regarder les détails des pièces. Elle serait plus concentrée sur son but : parler à la mère. Elle aurait rapidement balayé les pièces du regard à la recherche de la mère. Mais voilà qu’elle s’attarde sur des détails sur lesquelles une maîtresse de maison s’attardera après un long séjour loin de chez elle. Lila a presque oublié là que Sam retient Norman afin qu’elle puisse parler à la mère. Elle est déroutée de son but premier, qui perd son statut de primaire pour céder la place à l’incarnation de la mère.
Lila ensuite retire un livre et le feuillette. Hitchcock ne nous donne aucun clou concernant ce livre. On ne peut rien lire dessus. Et lorsque Lila l’ouvre Hitchcock coupe le plan. Le livre n’est pas dévoilé, le contenu reste secret, caché au spectateur mais livré à Lila qui s’est permise de fouiller dans les affaires de Norman telle une mère inquiète pour son fils le ferai. Lila détient maintenant un savoir que nous ignorons, le secret du livre tel que Mrs. Bates détient la vérité que la sœur de Marion recherche. Dans cette scène, le spectateur sent l’urge de découvrir ce qui est caché, comme Lila, et Lila dévoile en effet ce qui est caché mais le garde pour elle comme le fait la mère de Norman. Le spectateur devient Lila puisqu’il est à la recherche du savoir, et Lila devient Mrs Bates en détenant le pouvoir puisqu’elle détient le savoir.
Et voilà que la troisième et dernière interruption s’intercale. Le ton augmente beaucoup dans cette scène. Le dédoublement de Sam persiste, sa réflexion dans le miroir apparaît toujours a l’écran. Ce dédoublement devient insupportable pour Norman, de nouveau en face du couple qu’il a tant haï, qui l’a tant torturé psychiquement, il est en face de sa mère et de son beau père de nouveau, il va refaire alors le même scénario, il tentera de tuer, ou presque, le beau père puis la mère. Il attaque Sam avec un bibelot, Sam tombe par terre. Cela nous fait penser au complexe d’Œdipe, ou l’enfant tue le père et couche avec la mère. Mais qu’est-ce que la relation sexuelle autre qu’une fusion de deux êtres ? Norman est à la recherche de cette fusion, pire encore, il recherche la fusion totale et non partielle comme le supposerait un acte sexuel. Ne pouvant retourner à l’utérus maternel, il tue la mère et, rongé de culpabilité, s’approprie sa personnalité.
C’est le passé occulté par Norman qui revient le hanter dans son présent figé dans la part du passé appréciée. Cette scène d’interruption est elle-même interrompue par un plan de Lila qui descend les escaliers. Comme si elle avait senti que son « mari » est en danger.
Lila en descendant remarque Norman qui se précipite vers la demeure, qui sait que la mère vivante est revenue, pour l’arracher à son monde en stagnation. Elle choisi alors de descendre encore plus bas, sur les escaliers qui la mènerons à la cave pour se cacher.
En descendant elle s’approche de la dégénérescence, de la mort. En effet, Lila va ouvrir encore deux portes pour arriver enfin à la cave, lieu où Norman a caché le cadavre de sa mère. La cave dans l’explication psychanalytique représente la répression sexuelle qui symbolise la mère morte. Ce n’est donc certes pas un hasard que le cadavre fut caché dans la cave. Cette scène d’affrontement de la mère vivante à la mère morte engendre un cri d’horreur qui n’est autre que le cri de délivrance, celui de la génitrice au moment de l’accouchement. C’est ce cri qui va marquer et forcer le fœtus à naître. C’est le cri tant redouté par Norman qui refuse de naître et qui tente de rester ou plutôt de revenir au ventre de la mère.
Norman apparaît alors travesti, une perruque au crâne et habillé comme sa mère, (d’ailleurs Norman n’est autre que Nor-man… « ni femme… » il est entre les deux, il est les deux), un couteau à la main, il veut tuer la mère pour empêcher sa mise au monde à lui. C’est l’ultime renonciation à la vie. Mais il déjà trop tard, le cri de la délivrance a été déjà poussé. Mais c’est l’homme qui va le forcer à faire face à la vie. Sam va le dépouiller de sa robe, de sa perruque et de son couteau, l’obligeant ainsi à faire face à son existence. Norman n’est plus qu’un enfant inoffensif sans sa boule de protection qu’il s’est crée. C’est grâce à Lila, qui en explorant chaque pièce, a exploré l’univers de Norman et l’a psychanalysé, que Norman s’est dévoilé ainsi que la vérité, but initial de cette exploration.
Conclusion
Lila en entrant dans cette demeure maléfique, elle est entrée dans l’utérus maternel. Dans la séquence suivante Lila est au commissariat, elle est donc sortie de la maison. Après le retour à l’utérus maternel, une nouvelle naissance s’est effectuée.
Ainsi, cette séquence est révélatrice et primordiale dans le film. Elle ne constitue pas la séquence culte, la séquence référence du film mais elle en est aussi importante. Elle révèle non seulement le secret caché de l’intrigue, mais aussi de nouvelles strates permettant des lectures différentes mais tout aussi intéressantes du même long métrage.
Lila-mère, Lila-sœur, Lila-femme, Lila-conscience, Lila-Bien, ou simplement Lila tout court, l’important réside dans la convergence de toutes ces interprétations dans un même personnage. Lila est un coffre, objet contenant, creux, symbole de la femme dans tous les sens du terme.
BIBLIOGRAPHIE
-" Alfred Hitchcock " présentation par Noel Simsolo - Paris - Ed. Seghers, 1969
- « Choisir son prénom, choisir son destin » par Martine Barbault et Bernard Duboy – éd. :J'ai lu 2003
- " Hitchcock " par Eric Rohmer et Claude Chabrol - Paris - Ed. Universitaires, 1957
- " Hitchcock " par Jean Douchet - Nouv.éd. Paris : Cahiers du cinéma, 1999
- http://www.psychologie.org/reves/revestheme.htm#01
Léa Bendaly
Février 2010
Wednesday, January 27, 2010
Il est important avant de commencer de souligner la démarche suivie dans cette étude :
Nous étudierons le traitement du thème de la peine de mort, et de cette peine en soi dans « Dancer in the dark ». Notre attention sera portée majoritairement sur cette œuvre de Von Trier plutôt que sur The life of David Gale. L’œuvre de Parker servira de support de comparaison plutôt que d’objet d’étude.
Il est tout aussi important aussi de situer et de résumer les deux films clefs de cette recherche.
« Dancer in the dark » (2000) de Lars Von Trier
A quarante quatre ans, Von Trier réalise une œuvre particulièrement remarquable « Dancer in the Dark » interprété principalement par Björk (Selma), Catherine Deneuve (Kathy), David Morse (Bill Houston) et Peter Stomare (Jeff). Ce réalisateur danois est Co fondateur avec Thomas Vinterberg du mouvement du Dogma 95, qui à travers une série de règles très précises va à l’encontre du cinéma individualiste, il se veut à la portée de tout le monde et uniforme, et surtout loin de toute illusion, pour le Dogme « le cinéma n’est pas illusion ».
Von Trier revisitera le genre musical, ou presque, à sa manière dans « Dancer in the dark », et ne change pas là sa passion de briser des genres très codifiés en leur attribuant des dimensions nouvelles. Ces informations semblent à première vue loin de la cible de cette étude, mais en avançant dans notre analyse nous verrons les répercussions qu’a cette biographie sur le film étudié.
L’histoire de « Dancer in the dark » se déroule à Washington aux Etats Unis dans les années 1960. (Etat et période où la peine capitale et son exécution par pendaison constituaient un châtiment relativement récurrent). Selma, jeune émigrée tchécoslovaque s’y est installée avec son fils de 12 ans. Elle travaille tout le long de la journée dans une usine de cuisine, parfois même la nuit. Elle essaye aussi de bricoler de petits travaux à côté afin de pouvoir épargner suffisamment d’argent pour opérer son fils. En fait, Selma a transmis à son fils Gene une maladie héréditaire, dont elle-même est atteinte, et qui aboutit à la perte de la vue progressivement. C’est en fait la raison de son éloignement de son pays natal. Malgré le lourd fardeau qu’elle porte, Selma consacre le peu de temps libre qu’elle a à la comédie musicale, sa passion. Son amie et son collègue de travail, Kathy, la soutient et de temps en temps elle échappe à sa réalité triste et lourde à travers son « day dreaming », où tous les bruits se transforment en orchestre et elle en vedette d’un musical.
Selma loge dans une petite caravane, propriété d’un couple voisin, Bill et Linda Houston. Le policier Bill veut à tout prix faire croire à Linda qu’il est riche. Mais voilà qu’il est loin de l’être aujourd’hui. Alors il décide de voler l’argent mis de côté de Selma. Lorsque Selma lui demande de le lui rendre, il refuse, et lui demande de le tuer. Désespérée elle le fait. Incapable de prouver son « innocence », Selma est condamnée à mort par pendaison. Elle refuse de recourir à un avocat compétent pour la sauver pour ne pas dépenser l’argent prévu pour l’opération de son fils. Sa sentence sera exécutée mais son fils sera opéré.
« The life of David Gale » (2003) d’Alan Parker
Alan Parker, réalisateur, scénariste, compositeur et producteur britanique venant du monde de la publicité, est un cinéaste à part entière. Il milite à travers sa caméra dans « The life of David Gale » contre la peine capitale. L’engagement dans des causes sociales n’est point un intrus dans le monde cinématographique de ce chevalier du Royaume uni – nous pensons là particulièrement à « Mississippi Burning » ( 1988 ) et « Bienvenue au paradis » (1990).
L'intrigue de « The Life of David Gale » se déroule au Texas aux Etats Unis, (Etat où la peine de mort est appliquée). Bitsey Bloom, interprétée par Kate Winslet, est journaliste. David Gale est un professeur de philosophie à l’université, et activiste ayant toujours combattu contre la peine capitale, et fait partie de l’association DeathWatch dénonçant cette sentence. Accusé du viol et de l’assassinat de sa collègue, son amie et sa collaboratrice activiste Constance, il est condamné à mort. Il ne veut parler qu'à Bitsey en l'attente de son exécution, prévue quelques jours plus tard. La journaliste doit durant ces trois jours, pouvoir trancher si oui ou non Gale est effectivement le monstre décrit par la justice et les partisans de la peine capitale.
Petit à petit l’intrigue se révèle. En effet, Gale a perdu son poste de professeur à l’université à cause d’une ancienne étudiante qui, après l’avoir séduit, l’accusa de viol et porta plainte. Bien qu’elle ait regretté son acte, et qu’elle ait retiré sa plainte, la réputation de l’ancien professeur est détruite et ne peut en l’occurrence trouver du travail.
Quelque temps après Gale apprend que son amie Constance est atteinte de leucémie. Et un soir en discutant de tout et de rien, la relation entre les deux passe à un stade nouveau. Tous les deux font l’amour de manière consentante. La preuve soit disant du viol…
Ensuite une vidéo est déposée mystérieusement dans la chambre d’hôtel de Bitsey. En analysant image par image la vidéo représentant la mort de Constance, la méticuleuse journalise comprend que le « meurtre » semble être un suicide volontaire. Et en effet, en fouillant dans les affaires de Dusty, ami de Constance, elle trouve une vidéo montrant les étapes du semblant-meurtre, du suicide de Constance ainsi que l’assistance de Dusty l’aidant à réaliser son opération. Ainsi, Constance, sachant qu’elle va mourir puisqu’elle est atteinte d’une maladie très grave, s’est sacrifiée pour la cause de son association DeathWatch. En effet, en dissimulant son suicide et en l’exécutant de façon à ce qu’il semble un crime effectué par un assassin, un innocent va être accusé de ce faux-crime. Ainsi elle souligne le danger de la peine capitale, sentence irréversible.
Mais voilà que Bitsey arrive un peu en retard et que Gale est déjà exécutée avant qu’elle ne puisse montrer les nouvelles preuves de son innocence. Elle est donc rongée par la culpabilité. Elle écrit un article retraçant l’histoire de Gale et de Constance qui la rend célèbre. Plus tard, elle recevra une vidéo montrant que Gale a aussi assisté au suicide de son amie, et que donc, comme Constance Gale s’est sacrifiée pour la même cause que tous les deux défendaient, la délivrant ainsi de sa culpabilité.
Malheureusement, leur mort ne changea rien au système corrompu.
Alors que Parker nous plonge directement et explicitement dans les thèmes majeurs de son film, Von Trier de son côté, préfère préparer son terrain. A fur et à mesure que nous avançons dans le film le réalisateur de « Breaking the waves » élabore implicitement son traitement de la peine capitale dans « Dancer in the dark » apprêtant ainsi le plot, la final, de son film.
Ouverture
En effet, l’ouverture du film constitue à elle seule un spectacle presque entier. Dans les pays où les salles de cinéma sont dotées encore de rideaux, la musique commence les rideaux tirés et ne s’ouvrent que lorsque le film commence, après plus ou moins trois minutes. Dans les salles qui n’ont pas de rideaux, ces trois minutes de musique, ou presque, défilent sur des tableaux de peinture représentant des formes et des couleurs qui se fondent ensemble pour former d’éventuels autre formes et couleurs mais qui ne représentent à aucun moment des formes que nous, spectateurs, reconnaissons. La musique de Björk face à un écran caché ou face à des formes inidentifiables prépare la perte de vue progressive de Selma, perte progressive de la capacité à définir les formes par le sens de la vue, au point de sembler à la fin caché totalement, de l’autre côté du rideau. Le spectateur derrière ce rideau est incapable de voir l’écran, ou incapable de discerner les formes qui lui sont présentées. Il est obligé déjà à s’identifier à Selma. Le rideau et les peintures projettent sur lui les yeux de l’héroïne, l’obligeant à voir à travers ses yeux. Son seul échappatoire à la frustration qui pourrait le saisir dans ces moments de cécité virtuelle est la musique. Elément arme de Selma, constituant son échappatoire à sa réalité lourde. L’identification est alors totale.
En préparant ainsi la cécité de son héroïne, Lars Von Trier prépare aussi sa mort. En fait, en perdant le sens de la vue, Selma est à jamais plongée dans le noir. Le noir des yeux des endormis éternels.
Alors que cette œuvre pourrait sembler peu compréhensible au début, petit à petit l’intrigue se dévoile et les petits détails prennent de la valeur, nous permettant alors de discerner les signes implicites que ce grand réalisateur nous propose afin de mieux comprendre ses intentions, qu’elles soient volontaires ou pas.
Musical
Von trier revisite le genre musical à sa manière dans ce film.
Il choisit d’un côté d’employer sa méthode du dogme pour la majorité du film, représentant à travers ses techniques - qui rappelons le, tente de rendre le cinéma plus proche du réel - le monde réel de son héroïne. D’un autre côté, il emploi des techniques qui vont à l’encontre du dogme pour représenter les scènes chantées et dansées : la technique du cinéma d’illusion, avec cent caméras, couleurs très vives…afin de représenter le monde merveilleux de Selma. Remarquons que la première séquence musicale n’apparaît qu’après une quarantaine de minutes du commencement du film, ce qui éloigne encore plus le film du genre. Bref là n’est pas notre sujet, nous pourrons faire toute une étude sur le genre du musical dans cette œuvre essayant de comprendre s’il en fait partie ou pas.
Mais il reste néanmoins important de noter aussi que dans les « musicals » les parties musicales font généralement partie intégrantes du film à partir desquels l’histoire se poursuit, là elles représentent plutôt les rêveries de Selma son monde fictif. À la fin de chaque séquence musicale, l’histoire reprend du point avant le commencement de cette séquence, comme ci celle-ci n’avait jamais eu lieu. Comme si son temps de déroulement n’a jamais existé. Mais le monde représenté, quelque merveilleux qu’il soit, n’est pas que du fictif. Ce monde est vrai mais d’une vérité de l’âme, du psychique, c’est un monde qui permet à Selma de supporter le monde du réel. Les séquences musicales intégrées dans le film, à partir desquelles l’histoire continue et ne revient pas au point qui les a précédé, commencent évidement vers la fin, avec la séquence de « There is always someone to catch me » inaugurant la partie finale du film. Et cela pour cause. La réalité de Selma et son monde merveilleux commencent à se fusionner, il n’y a plus d’échappatoire possible à la peine à laquelle elle est condamnée. La dernière chanson qu’elle chante, dans le noir total de sa cécité, est dépourvue de tous les artifices employés par le réalisateurs durant les séquences musicales précédentes (les cent caméras, les couleurs plus vives), Selma a trouvé sa voix dans sa réalité la plus dure, ses deux mondes ne sont plus qu’un seul, le dédoublement cesse pour permettre à un autre de se créer, entre le monde réel et l’éventuel monde de l’au-delà.
Lars Von Trier met aussi alors sa technique au service de sa thématique.
Etymologie
Il est intéressant de s’arrêter sur l’étymologie du prénom de l’héroïne Selma. Alors que pour le réalisateur ce nom semblerait simplement choisi par affinité, et par opposition des pays de l’Est aux pays de l’ouest :
« Tu tenais que Selma vienne d’un pays de l’Est ?
Oui, mais je trouve aussi que c’est un beau prénom et il vient de là bas. (…) J’aimais bien l’idée d’opposer un pays de l’Est aux Etats-Unis »
Il nous parait plus intéressant de puiser dans sa signification. Ayant des origines à la fois arabe et germanique, ce nom présente deux sens qui nous interpellent : respectivement, le premier étant la « paix », venant du mot arabe Salam, et le second venant de son origine germanique Anselme, qui signifie « protection divine ».
Selma est donc est un personnage qui se situe à l’antipode de son destin. C’est un personnage qui a gardé son innocence et ses traits de caractères enfantins à l’âge adulte, c’est un personnage paisible, tendre, attachant, à la recherche de la paix intérieure par ses rêveries et sa musique, c’est un personnage qui a besoin de protection mais qui à la fois protège et lutte pour son enfant. Le sacrifice qu’elle fera est de l’ordre du divin, elle se sacrifiera elle-même pour une vie meilleure pour son fils, comme le Christ s’est sacrifié pour que nous menions une vie meilleure. En se sacrifiant elle tente d’effacer le pêcher qu’elle a commis sur terre, de mettre un enfant au monde alors qu’elle savait qu’il allait hériter de sa maladie. Le christ s’est sacrifié pour effacer du monde nos pêchers. Pour nous protéger. Selma a fourni alors une protection presque divine à son fils. Et tout comme le Christ, Selma accepte son sort puisque la scène de la pendaison est la seule scène où elle retrouve sa voix, où elle est capable de chanter sans ses bruitages-orchestre. C’est là où réside tout le sens de son prénom. Cette dimension divine attribuée à l’héroïne apparait aussi dans la séquence chatée après le crime, en mettant sa main sur le front de Bill mort, il est ressuscité. Nous reviendrons en détails sur le sacrifice dans ce film un peu plus loin dans notre étude.
Et comme le hasard fait bien les choses, l’origine germanique du prénom de son potentiel amant Jeff révèle une signification très semblable à celle de Selma. Dérivé du prénom Godefroy, Jeff veut dire « Dieu » et « paix ». Il est toujours présent et là pour Selma, prêt à tout pour elle. Il tente de la protéger et de la soutenir aussi que possible, en respectant les limite qu’elle lui dessine.
« Je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui, je souperai avec lui et lui avec moi. »
Gene, ou plutôt gêne portant la maladie héréditaire de sa mère ? Gene incarne alors la culpabilité vivante de sa mère.
Kathy, dérivé du prénom grec Aikaterinê renvoie à l’adjectif grec Kathara, qui signifie « pur ». Kathy dans le film joue le rôle aussi bien ‘une mère que d’une amie à Selma. Elle l’enveloppe. Elle est le récipient contenant de ce personnage. Ce qui souligne l’aura de pureté autour de Selma, qui même en commettant le fameux crime, garde son intensité d’innocence et de pureté.
Linda, vient du mot germanique lind, qui veut dire serpent. En effet, comme c’est à cause du serpent que Eve goûtera au fruit interdit et qu’elle entraînera Adam avec elle, Bill va, de son côté, voler l’argent de Selma de peur que Linda ne le quitte, donc à cause d’elle, et il va automatiquement entraîné Selma avec lui.
Le sacrifice
Il est clair que le sacrifice dans « Dancer in the dark » tout comme « The life of David Gale » est un élément intrinsèque.
Le sacrifice dans le film de Parker est dédoublé. Premièrement par le suicide de Constance et ensuite par le consentement de Gale de subir la peine capitale. Donc par son suicide aussi. Tous les deux se sont sacrifiés pour la cause qu’ils défendaient : La lutte contre la peine de mort.
Le sacrifice dans le film de Von Trier est triplé. Les trois sacrifices sont réalisés par la même personne et pour un seul but. Ils sont réalisés par la mère pour son fils. Le premier étant de mener une vie d’émigrée, loin de chez elle, de travailler jour et nuit pour économiser suffisamment d’argent pour l’opération de son fils. Le second est d’avoir la capacité de tuer afin de se faire rembourser son propre argent. Et certes le troisième, c’est d’avoir accepté la sentence de mort, et refuser que l’argent prévu pour l’opération de Gene soit « gaspillé » et utilisé pour faire appel à un avocat compétent qui lui permettra éventuellement d’échapper à cette sentence. Ces trois sacrifices convergent vers la même fin. Selma tente à travers ces sacrifices de se racheter. En effet, dans les règles de la morale religieuse, « L’expiation (…) permet la rédemption ». Selma essaye de se racheter au près de Dieu pour avoir mit au monde un enfant alors qu’elle savait qu’elle allait lui transmettre sa maladie : « It’s my fault i guess.(...) I knew he would have bad eyes likes me. But I had him all the same ». “ La mort anoblit tout. C’est la garantie du rachat. »
Selma et Gale ont fait face à la même situation, ou presque. En effet, tous les deux se sont trouvés face à la demande de commettre un crime. Tous les deux l’ont fait certes la gorges serrés et à contre cœur. Tous les deux ont dû « tuer » une personne qui leur est chère, avec qui ils partagent des secrets intimes. Tous les deux l’ont fait pour une cause humanitaire, pour autrui et non pas pour eux-mêmes. Tous les deux ont enfin fait face à la mort et tous les deux ont refusé de dévoiler des informations qui auraient pu les sauver. Tous les deux se sont indirectement suicidés. Ils se sont sacrifiés pour essayer de sauver autrui. Ils ont été injustement condamnés. Le rapprochement avec le Christ est là encore clair. Se sacrifier soi-même pour autrui est l’ultime sacrifice qui puisse exister, Jésus a été crucifié pour sauver l’humanité. Notons que ce rapprochement est très explicite dans « The life of David Gale » particulièrement dans la scène sur la pelouse, où Gale est allongé à bras ouverts et où son corps dessine une forme de croix parfaite. Ce plan est aussi filmé en plongée totale, comme si c’était le point de vue du Père qui regardait son Fils.
Constance va aussi incarner la métaphore du Christ. En effet, atteinte de leucémie, donc sachant qu’elle allait mourir plus tôt que « normal » et comment elle allait expirer, elle s’était investie dans l’abolition de la peine capitale essayant alors de sauver les gens des couloirs de la mort, alors que la mort la poursuivait. Elle représente alors une facette supplémentaire du sacrifice du Christ. Elle rappelle aussi Selma qui est atteinte d’une autre sorte de maladie, mais qui tout aussi bien la plonge dans le noir, et préfère se sacrifier pour sauver son fils du même sort.
Ces sacrifices restent de toute façon une manière désespérée de reprendre la parole suffoquée. L’épuisement du dialogue dans le film de Parker et l’abstention de la parole dans le film de Von Trier aboutissent à ces suicides indirects pour Gale et Selma et direct pour Constance.
Gale va vivre ce qu’il enseigne. En effet, lors de son cours il explique que selon Lacan le désir est définit par le manque. Si l’objet désiré est atteint, le désir disparaît. On ne cherche alors pas la satisfaction du désir, mais le désir lui-même. Comment cela est-il en rapport avec le sacrifice. Et bien, Gale, aussi bien que Constance, ont vécu dans le désir d’abolir la peine capitale. Ils ont cherché à le satisfaire plutôt qu’à le maintenir. Mais voilà que la seule façon qui leur a semblé efficace était à travers leur mort. Ils se sont donc sacrifiés pour leur désir, pour le satisfaire. Une fois le désir satisfait et le manque comblé, l’homme « disparait ». Le désir reste donc une source de vie, d’énergie, de lutte. Le bonheur serait alors la lutte pour les idéaux plutôt que de les atteindre.
Mais jusqu’à quel point peut-on parler de sacrifice, puisque « Quand aucune faute n’a été commise, le suicide est un sacrifice » ? Il est clair que Selma et Gale ne sont pas absolument innocents. Déjà par le fait que Selma savait qu’elle allait transmettre sa maladie à son enfant et ensuite en tuant Bill, le policier. Et Gale à son tour en consentant au suicide de son amie, donc en participant en partie à sa mort. Mais cela n’empêche que, tous les deux auraient pu, s’ils l’avaient voulu, échapper à leur destin tragique. La notion de sacrifice ne peut donc leur être arrachée. Mais le sacrifice lui-même est-il absolument innocent ? est-il dépourvu absolument d’égoïsme ? N’oublions pas que « Celui qui se sacrifie, lui, confère un certain sens à son existence. Si toutefois c’est important de se dévouer pour les autres, pour une idée ou une foi… Les personnages, (…) luttent pour donner un sens à leur vie. La mort est sûrement plus supportable si on meurt pour ce à quoi l’on croit ». Après tout, comme le dit subtilement le philosophe allemand Arthur Schopenhauer « La vie d'un homme n'est qu'une lutte pour l'existence avec la certitude d'être vaincu ».
Le crime
Dans « Dancer in the dark », le crime est commis par un personnage auquel le spectateur s’est identifié dès l’ouverture du film. Le rôle du réalisateur n’est point innocent dans ses choix. Tout au long du film il construit son personnage principal de façon à ce qu’il soit attachant, réfléchissant une image de nous même à l’écran. Il lui attribue aussi des traits universellement reconnus et respectés. Parmi lesquels la maternité : il transforme alors les points condamnables de l’être en points qualificatifs, par exemple, l’instinct normalement opprimé, relevant de la nature animale de l’homme devient là sacré, justifié, il est élevé au statut de l’instinct maternel, donc respecté et point refoulé. Le crime commis par Selma, qui aurait dû briser l’identification du spectateur au personnage principal, perd alors toute son aura d’atrocité et se transforme en un acte d’héroïsme puisque entraîné par l’instinct sacré, l’instinct maternel, la volonté de protéger son fils du danger, dans ce cas, du danger de la cécité. Selma s’est trouvée dans l’obligation de tuer Bill, lui-même le lui a demandé et l’a entraîné à le faire. Mais rien n’aurait pu nous faire accepter le crime, condamnant la victime plutôt que l’assassin, si Selma n’était pas guidée par sa maternité. Nous l’acceptons parce qu’elle est mère, et une mère a droit à tout pour protéger son enfant. Son instinct la poussera même à ne pas utiliser sa motivation comme argument au procès afin de ne pas nuire aux yeux de son petit, qui sous le stress accéléreront le processus de la cécité.
C’est également ce trait là qui ôtera à Selma l’adjectif de meurtrière cruelle en dépit de la cruauté du crime (6 coups de feu et 34 blessures) et nous mettra les larmes aux yeux lors de l’exécution de la peine.
Directement après le crime Selma s’évade dans l’une de ses rêveries. Ces échappatoires de la réalité, qui tente d’apaiser la souffrance de Selma, viennent ici la délivrer de sa culpabilité – ou plutôt tenter de le faire. En effet, durant cette séquence musicale, Selma cherche le pardon auprès de sa victime et de son épouse. Cette séquence vient souligner la pureté de l’âme de cette future condamnée à mort. On remarque des plongées très écrasantes, des plans « voyeurs » comme ceux pris par des caméras surveillances. Ces plans traduisent le regard du Divin omniprésent qui observe Selma, qui écoute ce qu’elle a à dire, qui voit la vérité de la réalité et qui accepte de donner à Selma une seconde chance. Cette seconde chance est représentée par la descente de Selma dans l’eau de la rivière qui coule à côté de la demeure de Bill, l’eau étant en psychanalyse le symbole de l’utérus de la mère, du liquide donnant la vie. Selma naît à nouveau. Puisqu’elle s’est repentie elle est pardonnée. Mais voilà que, pardonnée par Dieu, elle sera condamnée par l’homme qui lui, joue à Dieu.
Selma: « See, Selma, you are the one to blame”
Gene: “You just did what you had to do”
Ces paroles de la séquence chantée après le crime résument presque tout le film et dévoilent toutes les causes et conséquences des actions de Selma. Et c’est pour cette cause, parce que Selma se blâme elle-même qu’elle va accepter sa sentence de la fin.
Peine Capitale
Tout ce qui a été précédemment analysé va converger dans cette partie afin de soutenir l abolition de la peine capitale, allant de l innocence du criminel, au sacrifice, à son intention, à ses motivation à son destin, à la corruption du système …
a) Préparation à la mort
L’idée de punition est déjà présente dès le début du film. Lorsque Gene au lieu d’aller à l’école il a passé son temps avec des voleurs de voitures, Selma se trouve devant l’obligation de le punir. Ayant commis la bêtise de « hanging ou with those automobile thieves » il doit faire face à son châtiment. La situation et le vocabulaire employé sont intéressants du fait même qu’ils font allusion au châtiment de Selma à la fin, la mort par pendaison, ou plutôt by hanging. Ensuite, chez elle, en annonçant à Gene sa punition, nous sentons à travers le jeu époustouflant de Björk, qu’elle le fait à contre cœur, qu’elle a du mal à punir son enfant. Elle sait que si Gene n’est pas parti à l’école, ce n’est pas uniquement de sa faute à lui, mais aussi de sa faute à elle, puisque si Gene ne veut pas aller à l’école c’est aussi probablement parce qu’il se sent différent, et qu’il a du mal à s’intégrer, à cause de ses lunettes, de ses yeux et du fait qu’il est émigré. Selma reconnaît sa part dans le « crime » que son fils a commis. Elle ne peut donc se montrer sévère avec lui. Dans cette scène, elle incarne le rôle de juge honnête et juste. Juge à qui elle aurait dû faire face à la fin du film. Juge qui serait capable de reconnaître la part qu’à la société dans le crime de Selma, et dans ce cas, la part qu’a particulièrement la victime dans ce meurtre. Cette scène non seulement prépare la scène du procès plus loin dans le film, mais aussi dénonce les juges et les jurés qui se croient serviteurs de la justice mais qui s’avèrent être des « in-justiciers » plutôt que des justiciers. Lars les rend eux criminels et innocente l’accusée. Eux les monstres et elle la victime. C’est de cette façon qu’il va aussi peu à peu dénoncer tout le système judiciaire corrompu et la sentence de la peine capitale. Il est tout aussi intéressant de remarquer que la victime de Selma est un policier. Donc un personnage sensé être correct, sensé arrêter toute violation de la loi. Or lui-même va la violer en volant l’argent de Selma. Voilà que en mettant en scène un policier, représentant donc l’ordre, qui brise les chaînes de son éthique, Von Trier dénonce le système corrompu, qu’il soit judiciaire, policier… bref, il dénonce les systèmes responsables soi-disant de procurer la paix, la justice et la sérénité à la société. Il est aussi clair que, en choisissant qu’un policier commette le vol, le réalisateur souligne le fait que nul n’est parfait, que l’erreur est humaine. Et donc que, la punition doit rester au stade humain, ne pas prétendre au pouvoir de justice divine, et donc elle ne doit certes pas être irréversible. La peine capitale est donc directement dénoncée.
Revenons à la scène de Selma et la punition de Gene. Remarquons que Gene a devant lui un plat à manger, mais il ne mange pas. Selma de son côté n’a rien devant elle sauf son script et son travail. A aucun moment du film on ne la voit manger. Et la nourriture on le sait, c’est la lutte contre la mort. C’est le refus de la mort. Selma propose à son enfant de manger, mais elle ne le fait jamais. Cela anticipe son consentement à sa sentence à la fin du film. Son acceptation de la mort. D’ailleurs elle le dit : « I am prepared ». Gene en refusant de manger il exprime son mal être. Son envie de mourir, mais pas son apprêtement à faire face à la mort, puisque le plat n’est pas intact. Et c’est justement pour sauver Gene de son mal être, pour le ramener à « manger » que Selma s’abstient de manger et accepte par conséquent sa sentence. Là nous revenons au sacrifice.
Lorsque Selma se sent « coupable » d’avoir puni son enfant, elle lui propose de lui montrer ses « steps » dans la pièce musicale qu’elle prépare. Lars film les pas qu’effectue Selma, sur une planchette de bois. Ces pas avec leur bruitage anticipent à leur tour les « 107 steps », le trajet qu’effectue un condamné pour arriver à la potence.
C’est ainsi que petit à petit, ce réalisateur du Dogme prépare non seulement la mort de son héroïne, mais aussi et surtout, il la prépare de façon à ce que le spectateur se trouve obligé à la fin d’être partisan de l’abolition de la peine capitale, puisqu’il a été mené à s’identifié à la condamnée. Von Trier met en œuvre tous les éléments à sa disposition pour dénoncer cette peine irréversible.
La scène entre Bill et Selma et l’échange de secret est aussi une scène de préparation à la scène finale. Le secret confessé de Selma à Bill étant « I am going blind, not yet… But soon. Maybe sometime this year ». Selma se prépare donc au noir absolu, au sommeil éternel.
La scène où Selma est dans la voiture avec Bill ; tous les deux sont filmés de l’arrière de la voiture à travers le filet en fer qui sépare normalement les arrêtés, accusés, du policier. Lars anticipe là le crime et son châtiment. C’est à cause du sujet discuté dans cette scène, à cause du refus de Selma de prêter l’argent à qu’elle a mis de côté à Bill, qu’elle va se retrouver derrière les filets, derrières les barreaux. La mise en scène donc de cette scène n’est pas innocente ni laissée au hasard.
b) L’arrestation
L’arrestation de Selma rappelle celle de Gale. Tous les deux ont été arrêtés alors qu’ils rêvaient. Alors que Selma était en pleine évasion dans son monde merveilleux, et qu’elle chantait « There is always someone to catch me » et là le jeu de mots est flagrant, puisque c’est là où la police va « l’attraper », Gale quand à lui était endormi dans sa voiture après avoir bu énormément d’alcool. Alors lui aussi fut arrêté alors qu’il était en pleine évasion. Selma chante pour fuir à la dure réalité, Gale s’enivre.
Lorsque Selma est arrêtée, elle est portée par plusieurs hommes, son corps est allongé en forme de croix. Ce qui nous rappelle la croix précédemment dessiné par le corps de Gale sur la pelouse.
c) Corruption du système – procès – vérité - argumentation
Les arguments contre Selma proposés au procès ne sont pas honnêtes. Ils sont détournés. Selma n’a pas demandé par exemple où Bill cache son revolver, la situation était très innocente et c’est Linda qui avait dévoilé la cachette du revolver sans que Selma ne le lui demande. A aucun moment Selma n’a parlé du communisme. Son supérieur a assumé qu’elle était partisane de cette idéologie. Lors du procès cela joua un rôle très important. On dirait même qu’être communiste était son crime majeur. Tout le monde s’est étonné et l’a condamné sévèrement d’être partisane de cette idéologie alors que rien ne le prouvait déjà. Cela, dans le film joue en rôle très important. Il va fausser l’objectivité des justiciers. Dans « The life of David Gale » il est explicitement dit que la machine (la potence) a besoin d’être nourrie, qu’il faut donc condamner quelqu’un et peu importe le crime commis. Dans les deux cas nous remarquons une dénonciation directe du système, une absence de conscience. Ainsi tous les deux plaident pour une abolition de la peine capitale.
Nous sommes des témoins et nous sentons l’envie de témoigner, de dire que Linda détourne les faits, ainsi que l’ancien supérieur de Selma. Les témoins ne sont pas fiables. Ils peuvent, puisque l’erreur est humaine, détourner les faits soit de leur propres grès, soi sans vraiment le vouloir, leur mémoire peut simplement leur jouer, et par conséquent jouer à l’accusé, de mauvais tours. Donc là encore, la fiabilité des témoins appelés est remise en question. Et c’est en grande partie sur leurs paroles, sur leur version des évènements que se joue le destin d’une personne. Les témoins sont des humains. Dans « The life of David Gale », cela est poussé à l’extrême lorsque Berlin accuse intentionnellement Gale d’un crime qu’il n’avait pas commis, de son viol. La soi-disant victime est dans ce cas la coupable. Mais aux yeux de la société elle ne l’est pas et Gale devient un monstre. Voilà jusqu’où l’esprit humain peut nuire, peut mentir et peut falsifier. Il ne faut donc jamais prendre les choses gratuitement et par conséquent punir gratuitement. La vérité est très difficilement dévoilée dans la plupart des cas. Il est toujours difficile voir même impossible de retracer exactement un évènement, quelque banale qu’il soit. De toute façon y’a-t-il Une vérité absolue ? Ou y a-t-il plusieurs vérités subjectives ? Y a-t-il une vérité universelle, ou bien à chacun sa vérité ? Donc la marge d’erreur existe toujours. Et il faut sauvegarder la possibilité d’un éventuel retour sur ses décisions, si jamais un nouvel indice apparaît. La peine capitale supprime cette possibilité. Ce châtiment sort clairement du pouvoir humain, il lui est supérieur et donc constitue un danger pour l’humanité.
Le procès est dominé par la défense de Bill, l’avocat de Selma ne prend jamais la parole. Elle est déjà défavorisée dans ce sens. En effet nous le verrons plus tard dans le film, l’avocat qui prit en charge son dossier est assigné par le gouvernement. Plus loin nous comprenons que ces avocats sont peu compétents, et pour pouvoir bénéficier d’une défense respectable, il va falloir payer un avocat particulier. Nous comprenons donc rapidement, que déjà la balance n’est pas équitable. Alors que la femme de Bill avait les moyens de se payer un avocat compétent, l’accusée, dépourvue d’argent ne le pouvait pas. C’est à dire simplement que la justice est du côté de ceux qui ont de l’argent, ils sont plus avantageux et ont le privilège de manipuler la loi à leur guise ! Les gens de classes plus défavorisées vont automatiquement être victimes d’avocats incompétents et reconnus ainsi par le gouvernement même et par les hommes de loi. Ces accusés vont être victimes doublement de la société, qui premièrement les condamne d’appartenir à des classes plus ou moins défavorisées, et ne les intègrent pas, et deuxièmement en leur arrachant le droit de se défendre honnêtement et adéquatement. Cette dénonciation est présente dans les deux films, « Dancer in the Dark » et « The life of David Gale ». Le premier pointe ce déséquilibre à travers le procès et les avocats, le second à travers le personnage de Constance qui à un moment donné craque, et explicitement blâme la société de la situation dans laquelle les condamnées à mort se retrouvent. Pour elle c’est la société qui a poussé le criminel de classes inférieures à commettre le crime. Il faut que la société reconnaisse sa part des choses, ses responsabilités, tel que Selma a reconnu sa part lorsque Gene n’est pas allé à l’école.
« You showed him no mercy, Selma! You shall have no mercy either!” Linda s’écria lors du procès. A travers cette réplique, le réalisateur dénonce la loi de talion à laquelle la peine capitale répond.
En fait, dans les deux œuvres étudiées, une série d’arguments contre la peine capitale est listée. Nous retrouvons plus ou moins les mêmes arguments dans l’une et dans l’autre mais présentée différemment. Si dans «The life of David Gale » l’argumentation est explicite, dans « Dancer in the dark » elle est beaucoup plus implicite.
Relevons les arguments proposés qui n’ont pas déjà été mentionnés plus haut dans notre analyse afin de présenter l’étude aussi exhaustive que possible concernant cette thématique :
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- C’est une punition des familles innocentes du criminel, plutôt qu’uniquement de l’assassin lui-même. (Argument traité dans les deux films, il est clair que Gene, Kathy et Jeff font face à une souffrance tout aussi atroce que celle de Selma).
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- En permettant à la famille de la première victime de demander vengeance, on la déshumanise et on lui permet alors de se nourrir de sang et de viande d’autrui. On creuse alors deux tombes. (Argument traité dans les deux films)
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- L’application de la loi de talion, œil pour œil et dans pour dent, au sein du système judiciaire lui arrache toute l’élégance de l’espèce humaine. (Argument traité dans les deux films)
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- La société est responsable aussi des crimes de ces exécutés : leur cadre et leur milieux les entraînent à commettre ces crime et par la suite à être jugés de la sorte. « Si, conduit par un désir de vengeance, nous punissons le criminel, alors il nous faut aussi punir son père alcoolique, sa mère trop indulgente qui l’a fait tel qu’il est, et aussi – pourquoi pas ?- ses grands parents, et ainsi de suite, le long de la chaîne des causalités, jusqu’au serpent du paradis terrestre. Car tous et avec eux les professeurs, les patrons de la société tout entière, se sont rendus complices du criminel, en l’aidant ou en l’incitant à agir comme il l’a fait, longtemps avant qu’il se décide à agir. » (Argument traité dans les deux films)
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- L’Etat joue à Dieu, qui lui seul a le droit de disposer de la vie de tout être. (Argument traité dans les deux films)
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- Toute vie doit être respectée. (Argument traité dans les deux films)
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- La peine capitale est un crime légal. « Beaucoup de législations considèrent comme plus grave le crime prémédité que le crime de pur violence. Mais qu’est-ce donc que l’exécution capitale, sinon le plus prémédité des meurtres auquel aucun forfait de criminel, si calculé soit-il, ne peut être comparé ? » (Argument traité dans les deux films)
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- L’exécution coûte chère à l’Etat. Mieux vaut donc l’abolir. (Argument présenté uniquement dans « The life of David Gale »)
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- L’abolition de la peine capitale n’avait pas augmenté le taux de criminalité (Argument présenté uniquement dans « The life of David Gale »)
La peine capitale est une réalité qui intéressa particulièrement Albert Camus. Dans « Réflexion sur la peine capitale » il présente une argumentation très précise et exhaustive à ce sujet. Ses réflexions nous intéressent dans la mesure où elles sont traduites et représentées dans les œuvres étudiées.
En effet, Camus explique que la loi a pour finalité le bien, le bien de la société. Or la peine capitale est un mal. Elle ne peut donc que nuire à la société. Dans le film de Alan Parker, la Peine capitale a tellement nuit à la société des hommes qu’elle les a rendus indifférents par rapport à ses conséquences puisque la mort de Gale et de Constance sont parties en vain, et rien n’a été fait pour changer le système carnivore et corrompu.
Il commence son argumentation par la destruction du plus grand argument des partisans de la peine capitale : son exemplarité, donc sa capacité de prévenir des crimes futurs éventuels et suppose qu’alors elle n’est pas une forme de vengeance. Tel cité dans le film de Parker, son abolition n’avait pas augmenté le taux de criminalité donc son exemplarité est remise en question. Camus subdivise cet argument en plusieurs parties :
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- Si on croyait vraiment à l’exemplarité de la peine capitale, elle aurait dû persister publique. Pour l’exemplarité il faut qu’il y ait publicité. On a donc honte de cela. « C’est un assassinat furtif » dit-il.
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- C’est inefficace sur le plan de l’exemplarité. En effet, souvent celui qui a commis le crime ne l’a pas prémédité, il est tombé malgré lui dans le crime. Et en ce qui concerne ceux qu’il l’on intentionnellement prémédité, cette peine ne les dissuade pas. Si l’amour de la patrie nous pousse à nous sacrifier que dire alors de la passion de quelqu’un ? que seriez nous prêts à faire une fois guidée par l’amour, la jalousie et la passion ? Les passions aveuglent. La peine capitale est efficace et inutile lorsque la passion est au plus bas, puisque dans ce cas, il n’y aura pas de crime éventuel. Elle est inefficace lorsque la passion est très forte, parce que rien n’empêchera un crime guidé par la passion. C’est tout à fait le cas de toutes les Selma, donc de toutes les mères. La peine capitale n’empêchera jamais une mère de protéger son enfant. Et n’empêchera jamais un activiste de suivre ses idéaux. Donc c’est tout aussi le cas de tous les David Gale et les Constances.
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- Le crime dissimule un désir de suicide. Gale, Constance et Selma ne menaient une vie paisible, et il est très possible que tous les trois aient un désir de se suicider ? et d’ailleurs leur sacrifice s’est fait surtout sous forme de suicide ? Bill, victime de Selma, manifesta clairement son désir de se suicider, et c’est lui qui a poussé Selma à le tuer. Il s’est suicidé à travers les mains de Selma.
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- Le taux de criminalité n’a pas augmenté dans les pays om cette peine fut abolie.
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- La peine capitale joue sur la probabilité. Dans le cas où une personne pense commettre un crime, il est possible, mais pas sûre, quelle le dissuade. Alors que le châtiment est définitif, et certainement irréversible. Il est donc beaucoup plus important de le prévenir.
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- Son exemplarité peut avoir un effet contraire. Elle peut éveiller le sadisme et le masochisme de certains. Et elle déshumanise les collaborateurs à l’exécution, les bourreaux.
Donc en réalité, la peine capitale n’est ni exemplaire ni préventive. Il s’agit donc de vengeance. Camus présente alors son deuxième grand argument, la loi du talion. Argument aussi traité dans les œuvres étudiées afin de dénoncer cette peine irréversible. la loi du talion est une loi de la nature et non pas de la civilisation.
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- Or la loi humaine est là pour corriger celle de la nature et non pas pour y consentir.
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- A supposer qu’on applique la loi du talion. Il n’y a pas d’équivalence, dans le sens où la peine infligée au condamné est plus importante que celle qui fut imposée à la victime puisque le condamné sait qu’il va mourir alors que la victime ne le sait pas. Ainsi on inflige au condamné deux morts. Il devient comme une chose et perd toute son humanité. On décide pour lui quand et comment il va mourir. Cet argument est particulièrement mis en évidence dans « Dancer in the dark ». Von Trier nous montre explicitement la souffrance à laquelle Selma fait face lorsqu’elle craque lorsque Kathy lui rend visite. Même lorsque Kathy lui annonce la bonne nouvelle, de l’éventuelle possibilité d’ouvrir son dossier à nouveau. Il faut simplement que Selma fasse une demande officielle. Toute la tension qu’un condamné à mort peut ressentir dans les couloirs de la mort est concentrée dans la scène où Selma avec la joaillière attendent le fameux coup de fil qui déterminera son destin, si oui ou non elle a été admise pour une réouverture de son dossier. Et il faut imaginer que l’angoisse dans laquelle nous plonge ce grand réalisateur reste minime par rapport à l’angoisse vécue d’un condamné en réalité. L’attente de ce coup de fil est très importante. Tout le destin de Selma relève sur ce coup de fil. Sa mort sa vie en dépend. Notons aussi l’angoisse de l’attente d’un autre coup de fil, celui qui permettra ou non à Selma de ne pas mettre le tissu noir sur sa tête. Mis à part que cela est ridicule car nul n’a l’autorité de décider de la vie de quelqu’un autre que Dieu lui-même, Lars dénonce atrocement le système judiciaire en entier.
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- Aussi, la peine capitale punit la famille du condamné. Donc la peine capitale n’est pas proportionnelle au crime. Dans les deux films la souffrance de leur famille apparait. Moins dans « The life of David Gale » que dans « Dancer in the dark », mais la souffrance causée est palpable dans les deux cas.
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- La loi du talion ne doit s’appliquer que si la victime est absolument innocente et que le criminel soit absolument coupable. Or la société qui représente la victime n’est jamais absolument innocente, et dans « Dancer in the dark » la victime elle-même est loin de l’être. La société qui défend la victime et réclame la peine de mort ne peut être absolument innocente. Outre cela, la société est aussi en part coupable des crimes commis. Donc comme il n’y a pas de responsabilité totale, il ne faut pas que le châtiment soit absolu.
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- Et bien sûre, l’argument qui reste le plus évident chez Camus et chez tous les activistes contre cette peine est le risque de l’innocence du criminel.
Pour Camus et clairement les deux réalisateurs Lars Von Trier et Alan Parker, il faut abolir la peine capitale puisque nous n’avons pas le droit de désespérer de la possibilité de tout homme à réparer, et nous n’avons pas le droit de jouer à Dieu. Il faut absolument affirmer la primauté de la personne humaine par rapport à l’Etat.
Lors du procès de Selma dans « Dancer in the Dark » les 12 jurés ont tous consenti à la condamnation de Selma à la peine capitale. Et pourtant les jurés sont, nous le savons, choisis de la société, ils ne sont pas des hommes ou femmes de la loi, ils répondent simplement aux critères de bons citoyens. Et à chaque fois différents membres sont choisis. Ces personnes alors représentent aussi un idéal de citoyenneté, et pourtant, pas un ne s’est opposé à cette peine. C’est à ce point que Von Trier déshumanise la société qui tolère au sein d’elle cette peine.
d) Mise en scène de la mort
Remarquons que les deux réalisateurs choisissent de mettre en scène cette peine très différemment. Alors que Von Trier décide de montrer toute son atrocité Alan Parker préfère le mettre en scène hors champ, construisant ainsi son histoire sur le suspense plutôt que sur l’angoisse. A chacun sa technique et sa vision, mais le but et le même. Une fois les 107 pas accomplis, Selma refuse de se faire cacher les yeux. Elle se sent asphyxiée. Mais le regard n’est-il pas un des moyens de communication les plus importants ? N’est-il pas capable d’exprimer tout état âme de l’être ? En cachant les yeux du condamné, on ne lui cache pas simplement la vue, mais on cache plutôt son regard porté sur nous, bourreaux, spectateurs. Par peur de ce regard poignant, nous infligeons au condamné cette règle de plus. « Autant dire que le regard en lui-même possède un sens, et que celui-ci n’est pas ambivalent comme celui des images. Le regard n’est pas un signe, il donne leur sens aux signes (…). Pourquoi cache-t-on les yeux d’un condamné (…) ? Pour qu’il ne voit pas les fusils, qu’il ne voit pas la mort en face ? N’est-ce pas plutôt pour que les exécuteurs ne voient pas ses yeux, ne croisent pas son regard, ne voient pas ensuite son cadavre ? »
Le réalisme de la scène finale lui donne une intensité rare.
Les lunettes de Gene dans cette scène finale sont le substitut du fils, symbole de l’aboutissement du sacrifice, satisfaction du désir, alors que le mouton dans « The life of David Gale » substitue du fils aussi représentait le désir même, le manque plutôt que son aboutissement. Mais dans les deux cas, le fils ou l’enfant, et leur substitut constitue la source de motivation première de Selma et de Gale.
La fin des deux films ne présente en aucune façon un confort moral au spectateur. Au contraire, sorti de l’un ou de l’autre, le spectateur se sens frustré, trahi par ses représentant, et certes les larmes aux yeux. Cela prouve l’aboutissement des deux réalisateurs à leur but concernant la thématique étudiée.
Selma est un personnage très attachant, innocent et pur, et rappelle les enfants tout aussi bien par sa gestuelle et son comportement de temps en temps que par certains de ses traits de caractères. « Il va sans dire que les tabous sont distribués selon une échelle de « gravité ». Au sommet de cette échelle, sans doute, la mort des enfants ». Par l’exécution de sa sentence, ou en d’autres termes par son suicide plus ou moins indirect, Von Trier nous présente à l’écran la mort d’un enfant afin de « sauver » un autre. Cela rend la scène finale de ce rituel macabre encore plus terrible à voir. Condamnant ainsi de grave voix la peine capitale. Il faut dire que le Style du Dogme employé dans la majorité du film et particulièrement ici, transporte cette scène de fiction vers un réalisme horrible, en décrivant tous les détails, la corde, le nœud, le panneau … avec la caméra curieuse de Lars Von Trier.
a) La Censure
Il est intéressant de s’attarder un peu sur le système de la censure. Ce système diffère certes d’un Etat à un autre, mais il reste néanmoins des points communs. En fait, ce système dénonce lui-même la brutalité des meurtres en les censurant. Il reconnaît alors leur animosité. Et pourtant l’Etat lui-même continue à exercer ces atrocités en appliquant la sentence de la peine capitale. Il nous semble très ironique aussi que la censure se fasse sur les actions brutales, sur les blasphèmes, sur la sexualité, plutôt que sur la mort en soi. Mais qui a –t-il de plus brutale et absurde que la mort ?! Prenons par exemple le « Production code » (Code Hays) en Amérique, selon ce code, la pendaison ou l’électrocution comme châtiments légaux du crime doivent être traités dans les limites du bon goût. N’est-ce pas là une auto critique implicite dénonçant ce châtiment ?
b) Le spectacle
« Se donner la mort, c’est presque obligatoirement, on le sait bien, se donner en spectacle »
Il est vrai que là le suicide n’est pas direct, mais la mort de Selma à la fin du film reste néanmoins un spectacle à part entière, comme elle l’a toujours souhaité, un spectacle de musical avec un public, elle la vedette qui chante sur scène, et à la fin, la caméra qui « goes out of the roof » comme elle l’observe elle dans les finales de tous les musicals.
Il est important de noter que le rituel de l’exécution est un spectacle à part entière. Et comme tout spectacle, il prend en considération la présence d’un public. Dans l’histoire de ce châtiment des erreurs horribles ont eu lieu infligeant au condamné des souffrances encore plus insupportables tel des problèmes d’électricité lors des exécutions par électrocution où le condamné mi brûlé devait attendre qu’on répare le générateur en panne pour poursuivre son exécution… des études ont avéré que la meilleure méthode d’exécution pour le condamné, celle qui lui inflige le moins de mal et a la marge d’erreur la plus minime, n’est pas les injections mortelles mais plutôt faire exploser la tête du condamné. Mais comme ce rituel est un spectacle, même si pour un public restreint, cette solution reste inapplicable. Même dans son propre spectacle, le condamné reste objet manipulé de l’extérieur.
a) L’étranger de Camus
Nous remarquons un rapprochement entre « Dancer in the Dark » et L’étranger de Camus. On désigna à Meursault un avocat d’office tout comme à Selma. Tous les deux se sentent exclus de leur procès, ils sont de trop, avec les jurés alignés et les avocats… ils se sentent isolés, intrus à l’endroit dans lequel ils se trouvent. Les témoins défilent dans « Dancer in the dark » comme dans L’Etranger, et Marie dans l’étranger craque car « on l’a forçait à dire le contraire de ce qu’elle pensait », par là Camus souligne, comme Von Trier le fait dans son film, la possibilité de faux témoignages, la petite fiabilité qui doit être attribuée aux témoins, qui malgré eux parfois se trouvent entrain de fausser la réalité des évènements. Meursault comme Selma est accusée d’être un monstre, qui n’appartient pas à cette société, qui n’a pas montré de pitié envers sa victime et donc ne doit pas réclamer une pitié envers lui, et doit être exécutée. Lorsque Meursault prend la parole, il se ridiculise en expliquant que la chaleur et le soleil sont à l’origine de son crime, et qu’il a tué malgré lui. Selma se retrouve aussi dans cette même situation ridicule lorsqu’elle avoue que Bill lui a demandé de le tuer, et lorsqu’elle refuse de dévoiler le secret que Bill lui a confié, même si elle allait risquer un châtiment très sévère. Le ridicule de la situation de ces deux héros vient de la volonté de ne pas mentir, de l’attachement qu’ils ont à l’éthique. Leur honnêteté face à la société corrompue les a ridiculisé et les a condamné. Et pourtant c’est au nom du peuple français que Meursault a été exécuté, c’est là une dénonciation explicite de la corruption et du mal fonctionnement du système et de la société, dénonciation que nous retrouvons aussi certes dans « Dancer in the Dark » et dans « The life of David Gale »
Conclusion
« La mort de King Kong nous déchire, comme celle de la créature de Frankenstein, parce que nous reconnaissons alors, sous le masque d’épouvantail, la victime pitoyable d’un ordre vraiment monstrueux, celui de la société des hommes. »
Ces deux œuvres engagées « Dancer in the dark » et « The life of David Gale », tentent de combattre la déshumanisation à laquelle font face nos sociétés. Elles constituent un appel au réveil, mot d’ordre et de début de toutes les philosophies, un appel à la prise de conscience de notre réalité atroce.
« Lars Von Trier Conversations avec Stig Björkman », de Stig Björkman , Ed. Cahiers du cinéma, 2000, p : 233
Jean, Apocalypse 3 : 20
« La mort à voir », par Gérard Lenne, Ed. du Cerf, 1977, p : 147 -148
« La mort à voir », par Gérard Lenne, Ed. du Cerf, 1977, p : 113
Léa Bendaly
Janvier 2010
Thursday, November 26, 2009
Introduction
Avant de commencer notre étude sur la représentation de la mémoire et de l’Histoire dans la période d’après guerre au Liban dans les pratiques artistiques contemporaines, il est important de définir la situation du ce pays pendant et après cette guerre, et cela afin de mieux cerner et comprendre la motivation première : le choix des sujets traités et le traitement même de ces sujets par les artistes de nos jours.
En fait, le Liban a fait face à une guerre civile longue de quinze années entre 1975 et 1990.
Le point de départ de la guerre est daté le 13 avril 1975 suite à l’attaque par les phalanges libanaises d’un car Palestinien à Ain al Remmené. Puis, en 1976, le général Michel Aoun lance une guerre contre l’armée syrienne alors positionnée au Liban, et ensuite une autre guerre contre les Forces libanaises dirigées par Samir Geagea. Des alliances éphémères de tous les genres ponctuent cette guerre qui s’achèvera par la défaite du général Aoun et de son exil. Samir Geagea fera face à la sentence de prison « à perpétuité ». Les deux grandes figures de la guerre sont alors éloignées de l’areine.
Les appartenances à des religions multiples et diverses n’expliquent pas le conflit libanais. Cependant, les milices ont eu recours à l’appartenance confessionnelle à divers moments de la guerre.
Par exemple, des citoyens libanais étaient tués aux barrages miliciens, et enlevés à cause de leur confession discernée soit par leur nom soit à la lecture de leur carte d’identité, qui récemment seulement n’indiquait plus la confession.
Cette guerre entraînera de très lourdes pertes humaines, matérielles et ainsi que des déplacements forcés de la population. 8,3 % de la population ont été tués selon les sources officielles de 1994 !
Le 22 octobre 1989 les députés libanais réunis à Taïf en Arabie Saoudite, signent l’accord d’entente nationale. Cet accord marque la fin des conflits. Ce sera un genre d’amnésie, un pardon général forcé, et comme si de rien n’était.
La guerre s’est alors arrêtée, mais il est clair qu’elle n’était pas finie. Les gens qui s’entretuaient la veille, devaient s’entendre le lendemain. Le Taif, n’avait pas résolu les problèmes qui ont déclenché la guerre, mais les a simplement opprimés. Les gens se trouvent alors coincés entre la mémoire et l’oubli. Le pardon et l’oubli deviennent la solution proposée et obligatoire par l’Etat afin d’enterrer son image défigurée par la guerre. Face à cet oubli obligatoire, la mémoire individuelle et collective de la population de ce pays tente de se dissimuler mais en vain. Et c’est le cas des artistes contemporains de nos jours.
En 2006, le Liban toujours souffrant des conséquences de la guerre civile se trouve contraint d’affronter une autre guerre, celle qui oppose le Hozbollah à Israêl. . Bien que cette guerre n’ait duré que quelques mois, son impact néanmoins fut énorme sur le peuple qui avait essayé de céder à l’oubli et à cette amnésie. Mais voilà que cette guerre éveilla en tout le monde les mémoires refoulées du temps de la guerre civile.
Aujourd’hui, la situation du Liban ne promet pas un avenir meilleur. Michel Aoun est revenu de l’exil et Samir Geagea sorti de la prison. Ils se retrouvent tous les deux au pouvoir. Les ruines qui envahissaient autrefois le centre ville de Beyrouth sont entrain de disparaître au dessous des reconstructions modernes. La reconstruction du centre ville de Beyrouth ne fait que souligner la tension entre la mémoire et l’oubli. L’Etat continue à jouer la carte de l’oubli, de l’amnésie, en essayant de cacher, de dissimuler l’image du Liban dévasté. Mais voilà que ces images latentes (pour utiliser le terme employé par le couple Hadjithomas Et Joreige que nous verrons un peu plus loin dans notre étude) envahissent le quotidien et les libanais se trouvent obligés de vivre avec tout ce que le conflit a produit.
Au Liban, la complexité des problèmes intérieurs et régionaux en suspens, non résolus, engendre une interaction importante entre la réalité politique et la vie quotidienne de chacun. Cela explique, au moins en partie, la préoccupation de nombreux artistes pour la réalité et les documents. En effet, suite à ce contexte compliqué et complexe, à cette situation embrouillée, nous remarquons l’émergence d’artistes qui vont adopter des médiums, supports différents pour leur art (performance, installations, vidéos…) et traiter surtout des sujets reliés à la guerre, la mémoire et à l’Histoire. Il est vrai que ces sujets ne sont pas nouveaux, qu’ils ont toujours été plus ou moins les problématiques proposées dans l’art libanais, mais leur traitement et leur mise en cause va être différente maintenant. Si on représentait la guerre et ses atrocités auparavant, aujourd’hui ce n’est plus le cas, les artistes actuels préfèrent remettre en cause, comprendre, et questionner, plutôt que raconter passivement des histoires. Ils ne sont pas cependant des révolutionnaires ou activistes, ils sont simplement à la recherche de la « vérité » de l’Histoire, et certes, une « vérité » il n’y en a pas qu’une seule, à chacun sa vérité, son histoire, selon son vécu, ses souvenirs, sa mémoire vive et sa mémoire refoulée. Aussi la « vérité » dépend de la mémoire collective.
Cette étude va tenter de mieux comprendre comment et pourquoi la mémoire et l’Histoire sont représentées dans des travaux de Walid Raad, Lamia Joreige et le couple Joana Hadjithomas et Khalil Joreige. Nous choisirons quelques unes de leurs œuvres qui nous intéresseront le plus selon la problématique proposée dans ce travail.
Brève introduction des artistes choisis
1- Walid Raad
Né en 1967 à Chbanieh au Liban, aujourd’hui docteur en étude culturelle et visuelle diplômé de l’université de Rochester, et siégeant à New York, il fait partie du groupe d’artistes contemporains libanais. Ce groupe est formé d’artistes qui ne sont pas uniquement collègues, mais aussi et surtout amis (Lamia Joreige, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige font aussi partie de ce groupe).
Raad adopte comme support pour son art surtout la vidéo, la photographie et l’écriture d’essais littéraires. Ses œuvres traitent de l’histoire contemporaine du Liban et surtout celle de la guerre civile entre 1975 et 1990.
Parmi les videos de Raad :”Talaeen a Junuub” (Up to the South) ( 60 min., 1993), “I Think It Would Be Better If I Could Weep” (6 min.18sec., 2000) une collection de vidéos courts intitulés “The Dead Weight of a Quarrel Hangs” ( 18 min., 1996-1999), et “Hostage: The Bachar Tapes” ( 18 min., 2000). Un Mixe-media projet inclue The Atlas Group qu’il va fonder en 1999 et qui sera au sein de notre étude: « The Loudest Muttering Is Over »: aussi documents des archives deThe Atlas Group Archive (2001 jusqu’à nos jours), et « My Neck Is Thinner Than A Hair » (2004).
Membre de la fondation arabe pour l’image, (FAI), il porte un intérêt particulier sur comment un film, une photo ou même une vidéo peuvent être considérés des documents, comme archives. Son travail est devenu international, il est reconnu dans le monde entier.
2- Lamia Joreige
Née en 1972 à Beyrouth au Liban, Lamia Joreige étudie le cinéma et la peinture à Rhode Island School of Design, USA, où elle obtient un Bachelor of Fine Art en 1995. Elle a reccours aussi à des médium plus ou moins nouveaux dans l’areine des arts libanais, la vidéo, l’installation …
Parmi ses réalisations: « Je d’histoires », installation vidéo interactive (2006) – « Un voyage », documentaire vidéo (2006) – « Objets de guerre 1, 2, 3, 4 », installation vidéo et objets (1999-2006) – « L’autre et le temps », exposition et livre (2004) – « Sommeil » vidéo (2004) -« Ici et peut-être ailleurs », documentaire 2003 – « Ici et peut-être ailleurs », nouvelle, fiction (2003) – « Sans-titre » (1997-2003), installation vidéo – « Etreinte » vidéo (2003) – « Replay (bis) », fiction (2002) – « Replay » installation vidéo (2000) – « Le déplacement », installation d’images video-fixes (1998-2000).
Lamia Joreige présente son travail dans de nombreux festivals et diverses expositions ainsi qu’elle participe à plusieurs publications artistiques.
« Replay (bis) », « Objets de guerre » et « Ici et peut être ailleurs » seront les œuvres choisies pour être traitées dans cette étude.
3- Joana Hadjithomas et Khalil Joreige
Né en 1969 à Beyrouth, les deux artistes vivent aujourd’hui entre leur ville natale et Paris.
Très complices, le couple fait tout à deux. Ils cherchent à s’exprimer par tous les moyens et les médiums à l’instar de leurs collègues ; ils sont en fait auteurs de quelques publications telle « Beyrouth : fictions urbaines », « A State of Latency » et « Tels des oasis dans le désert ». Ils sont aussi à l’origine de plusieurs installations exposées comme « Wonder Beirut », « Le Cercle de confusion » ou « Images Rémanentes ». Ils réalisent aussi des fictions et des documentaires. Parmi leurs œuvres : « Autour de la maison rose » fiction – long métrage (1999), « Don't walk » (2000), « Khiam » documentaire (2000), « Ronde » (2001), « Cendres » court métrage (2003, 26 mn), « Le film perdu » (2003), « A perfect day » (2006), « Je veux voir » fiction – long métrage (2008).
A l’instar aussi des deux artistes déjà introduits, les travaux de ce couple ont été exposés dans des festivals, expositions… internationaux.
Hadjithomas et Joreige sont en perpétuelle évolution. A chaque fois qu’il y a des changements du contexte, les mutations dans leur art est parallèle, adaptant leurs œuvres ainsi aux rythmes de la vie.
Les travaux que nous aborderons de ces jeunes artistes seront surtout « Khiam », « le film perdu » et « Wonder Beirut ».
Analyse et comparaison des travaux des artistes choisi
Le document et la documentation
L’artiste a une façon d’observer, de raconter et d’analyser une certaine réalité qui est différente de celle d’un journaliste, ou d’un reporter. Il perçoit les choses différemment et donc les transmet différemment.
Cependant, tous les deux se basent sur les mêmes données, ou presque pour relater d’une situation donnée. Si ces données ou documents acquièrent le statut de preuves, c’est surtout parce qu’ils ont été consultées avec des questions spécifiques, détaillées et précises par l’artiste et/ou le journaliste. Alors entre les faits, leurs données (ou documents) et le questionnement du chercheur il y a une sorte d’interdépendance. Tout ce qui est interrogé dans le but de fournir une information devient éventuellement un document-preuve.
La guerre civile de 1975 à 1990 est très documentée et archivée. La réalité de cette guerre, à laquelle personne ne pouvait échapper, la réalité du risque de disparition du pays suscita en fait ce besoin de tout documenter. Et qu’est ce que documenter si ce n’est autre éterniser un moment, ou plutôt la mémoire du moment afin d’écrire une éventuelle histoire fidèle au faits.
Walid Raad va fonder en 1999 le groupe Atlas (AG). Sa préoccupation première sera la recherche sur l’histoire contemporaine libanaise, surtout l’histoire de la guerre civile et la collecte de documents, archives, preuves, photographies… liés à cette époque. Il va essayer donc de contribuer à cette immortalisation de la mémoire, quelle soit collective ou individuelle, par la collecte de documents divers. Plus de centaines de documents sont aujourd’hui à la disposition d’Atlas Group (des agendas historiques, des films, des photographies, des vidéos, des enregistrements sonores, etc.).
Ces documents sont classés en 3 catégories :
- -Documents trouvés,
- -Documents attribués à leur auteur dans le cas où celui-ci est connu,
- -Documents produits par l’AG,
Ces catégories sont elles même subdivisées en plusieurs séries de documents, chacune dotée d’un titre. Nous remarquons alors un vrai travail d’archivage, de conservation de la mémoire.
Ces documents sont présentés dans des procédés d’exposition variés (publication, installation, projection, ou performance/conférence accompagnée de projection des images des documents sur écran.)
Acteur, performer, conférencier…les frontières sont indiscernables. En collectionnant
ces images quasi-identiques, Walid Raad essaye de déchiffrer ce qu’elles ne révèlent pas, ce qu’elles ne révèleront jamais, ce qu’elles cachent : « My Neck Is Thinner than a Hair »: sur deux murs, s’alignent et se superposent, des images de voitures piégées et des cratères creusés par les explosions. Les images presque identiques sont exposées. On dirait un cercle vicieux. Tout est méticuleusement daté. Ces dates viennent en opposition avec le cercle vicieux, elles sont là pour créer cette rupture du fil du temps, puisque cercle vicieux entraîne l’éternel retour du même alors que la date c’est le renouvellement de temps.
La répétition vient là toucher à l’image sacrée du document.
Le travail de documentation conceptuelle parfois allant un peu jusqu’au caricatural, constitue une critique de la représentation des images documentaires et remet en cause leur « véracité objective ».
Chacun de ses projets essaye d’entrer dans la case de document de guerre. Il y pénètre à première vue sans aucune remise en question de leur crédibilité. Dans sa lecture-performance « My neck is thinner than a hair », Raad parcourt le sens de toute dissection de l’expérience de la guerre et de l’après-guerre et le dérapage permanent qui se produit entre histoire et fiction dans le travail de la mémoire. (Raad lui même considère les projets de l’Atlas Groupe en étroite relation avec le traitement psychanalytique du traumatisme et les écrits théoriques de Freud sur l’hystérie. Il demande même à son public de regarder les documents présentés comme des « symptômes d’hystérie»).
Bref, précisons qu’il ne s’agit pas de démonter simplement et gratuitement la valeur instructive du document en le décontextualisant de son monde et en l’attribuant à l’art. L’important c’est d’essayer de tirer des documents ce dont ils sont le véritable symptôme : l’archive.
L’archive représente alors l’Histoire, et permet par la suite son écriture fidèle aux évènements « réels », abolissant ainsi toute possibilité de falsification du passé afin de mieux comprendre le présent et pouvoir préparer un avenir.
Raad tente d’analyser les images de l’histoire, les documents de l’histoire en interrogeant le rapport entre les mémoires individuelles et collectives, les mémoires conscientes et les mémoires inconscientes et refoulées, et entre les images latentes et vives de chacun et l’image imposée par l’Etat, l’image officielle, afin d’en tirer l’archive.
A partir de quoi et comment raconter, témoigner ? Comment restituer la mémoire, individuelle, collective, sinon en réinscrivant et en exposant les traces abandonnées par les événements ? Telles sont les questionnements non seulement de Walid Raad mais aussi de Lamia Joreige qui aboutissent à plusieurs de ses créations, notamment « Objets de guerre ».
La vidéo-document « Objets de guerre » de Lamia Joreige est une mise en abîme du processus de la mémoire. Joreige essaye de restituer à travers ce projet une parole ignorée symptomatique d’une période de l’Histoire. Elle va demander à onze personnes, des femmes et des hommes d’âge et de confessions différents, appartenant à une génération qui a grandi avec la guerre, de choisir un objet qui leur rappelle la guerre civile du Liban et d’en parler (de l’objet, de la guerre, de l’objet symbole et représentation de la guerre). Les objets choisis ne sont pas en rapport nécessairement avec les combats, ce sont des objets familiers ou insolites. Les personnes sélectionnées ont choisi parfois des objets tel un galon (signalant le manque d’eau courante), une torche (soulignant les coupures fréquentes de l’électricité), carte de jeu et guitare (informant alors sur les heures d’ennui sur les paliers lors des bombardements)…quant à Akram Zaatari par exemple, il a choisi d’enregistrer des casettes audio des émissions radiophoniques tentant alors de produire une mémoire de ces instants qui l’empêchera de sombrer éventuellement dans la mélancolie. Bref tous ces objets faisaient partie du quotidien pour combler souvent un manque, un manque d’eau, d’électricité, d’amusement… Mais l’important reste qu’ils stimulent le travail de la mémoire et entraînent donc son expression, sa description et sa représentation.
A partir de cet objet banal et vital en même temps, le « personnage » déroule le fil de son récit.
L’ensemble de ces témoignages, donc l’ensemble des mémoires individuelles participe à la création d’une mémoire collective qui ne fait que souligner le fait de l’impossibilité de raconter une seule version d’un même événement, ici il s’agit de la guerre. Chaque personne raconte des fragments de l’événement, des fragments qui sont vrais, réels, pour ceux qui les expriment mais pas nécessairement pour les autres. Il est important aussi de noter que tous ces témoignages sont basés sur la mémoire, et que la substance de la mémoire est souvent diluée avec l’imaginaire, le fictif. Et plus le temps passe, plus ces images irréelles viennent submerger les images réelles de la substance de la mémoire brute. L’œuvre artistique de Lamia Joreige « Objets de guerre », véritable théâtre de la mémoire, n’a certes pas pour objectif de révéler Une vérité, si ce n’est celle de la non-existence d’une seule vérité. « Objets de guerre » tente de rassembler une diversité de mémoire individuelle pour aboutir à une mémoire collective. L’œuvre devient alors document.
Le montage d’objet de guerre est un montage simple, il n’y a aucun artifice de montage, à chaque fois c’est des séquences de 5 à 6 minutes par personne. Les protagonistes sont filmés de face à l’exception du premier et du dernier personnage. Ils sont filmés de profil dans un sens opposé l’un à l’autre de façon à ce qu’ils forment une ouverture et une fermeture du film.
Un lien assez étroit se tisse entre le spectateur et le personnage filmé qui s’adresse directement à l’objectif de la caméra donc au spectateur même. Le spectateur ne peut alors qu’être convaincu et impliqué par les souvenirs racontés. Ce qui est intéressant c’est l’absence d’images de guerre. Elles sont latentes et non inexistantes. Ce sont des images mentales que nous imaginons et que nous attribuons à l’histoire racontée. Donc nous effectuons presque le processus opposé que les personnes filmées, nous attribuons dans le présent, des images mentales, latentes totalement fictives appartenant à un passé fictif, aux paroles prononcées au présent. Alors que les « personnages » du film essayent d’attribuer la parole au présent à leurs images latentes mentales en partie réelle en partie fictive (puisque la mémoire d’un événement passé est interprété dans le présent et donc faussée) du passé.
La guerre du Liban a certainement eu lieu, mais elle fait partie du passé. Elle e reste présente dans le présent tout en étant dans le passé. Suite à l’amnésie générale, on n’évoque plus la guerre, on n’évoque plus le passé. Mais comment peut-on espérer un avenir meilleur, ou même un avenir tout court, si la passé s’est tu, si le passé est omis de force des mémoires ? Si sa seule mémoire est refoulée ? Qu’est-ce qui pourrait alors empêcher le passé de passer à l’avenir si ce n’est l’acte de la remémoration ? Le travail de Lamia Joreige est donc bien au-delà d’un travail artistique, c’est un réel travail sur la mémoire, sur la préservation du passé dans la mémoire afin de bâtir un éventuel avenir. « Objets de guerre » est une transmission de mémoires pour les générations futures, de mémoires qui écrivent leurs versions de l’histoire passée de ce pays. Et cela même si, comme l’écrit Joël Candau, « la transmission ne sera jamais pure ou « authentique », elle doit jouer le jeu de la reproduction et de l’invention, du souvenir et de l’oubli, de la restitution et de la reconstruction », en effet le montage de Lamia Joreige, aussi simple qu’il soit, est un parti pris, un choix, une orientation du spectateur.
Les libanais se sont trouvés impliqués dans une guerre qu’ils ne comprenaient pas. Ils n’ont jamais compris pourquoi la guerre a éclaté, et pourquoi la guerre a pris fin.
Afin de relancer le Liban économiquement, il y’a eu arrêt de la violence mais certes pas la paix civile, et la guerre n’a plus de place dans le présent. Joreige tente dans ce projet de glisser le passé dans le présent, les mémoires de la guerre à travers des objets toujours existant dans le présent. Elle essaye de comprendre, de mettre les points sur les i, afin de pouvoir continuer sereinement dans l’avenir, afin que la guerre ait servi au moins à quelque chose et qu’on ait pu tirer des leçons. Il faut simplement essayer de vivre avec la mémoire de la guerre plutôt que de l’omettre définitivement de la mémoire. L’amnistie du Taif, la démolition des ruines et les reconstructions sur les lieux de guerre, de massacres… ont emporté avec elles la mémoire. Les artistes libanais contemporains tentent de la récupérer. Il est intéressant de noter que dans les livres scolaires de l’histoire du Liban, les événements s’arrêtent à l’indépendance en 1943.
« Khiam » est un documentaire de 52 minutes tourné en l’an 2000 par Joana Hadjithomas et Khalil Joreige. Khiam est un camp de détention dans le sud du Liban géré par la milice israélienne. Il a fallu attendre l’an 2000 pour qu’il y’ait des photos représentant cet endroit. Il était impossible de s’y rendre, et donc impossible de le représenter. La source des informations concernant ce camp était la collecte des témoignages des anciens détenus.
Le documentaire « Khiam » présente les témoignages de 6 anciens détenus. Le documentaire devient alors en partie document. Il est intéressant de noter que Hadjithomas et Joreige ont eu recours à ce procédé, qu’est le témoignage, à l’instar de Lamia Joreige. En effet, ce procédé tente de comprendre le passé par le présent et vice versa. C’est pourquoi il est mis en scène en tant qu’empreinte du passé dans le présent.
A l’image et la parole des détenus, manque l’image du camp, l’illustration de leur vécu. Mais l’image n’est pas totalement inexistante, elle est là, mais latente. « Khiam » repose sur le même dispositif de « Objets de guerre » de Lamia Joreige, les cadres sont fixes et les détenus regardent l’objectif de la caméra, comme s’ils s’adressaient directement au spectateur. Ce choix esthétique impose une relation intime entre « personnages » et spectateurs, et par la suite renforce la crédibilité des histoires racontées. Alors que chacun d’eux étaient soumis aux mêmes conditions presque, au sein d’un même lieu, à chacun sa version de l’histoire. Ils essayent de décrire minutieusement les détails du lieu et des évènements, mais la différence entre les versions persiste. Nous revenons là à la remise en cause de l’écriture d’Une histoire « objective », et à l’incapacité d’enregistrement d’un moment tel qu’il s’est exactement déroulé dans la réalité.
En même temps que les détenus témoignent, ils effectuent une interprétation de leur mémoire longtemps refoulée. Cette interprétation fait entrer la substance de l’imaginaire dans ce qui semblait le plus réel. Mais cela n’empêche que les détenues tentent de faire exister réellement ces moments et ce lieu du passé en essayant de se rappeler des détails du détail.
Outre cela, ce travail de Hadjithomas et Joreige est aussi une façon de montrer comment des images peuvent être construites suite à l’évocation. L’image latente pourrait être ainsi comblée par celle que nous nous créons. Par là émerge la fragilité des images enregistrées dans notre mémoire et leur vulnérabilité à l’influence de l’imaginaire. . « Khiam » et « Objets de guerre » jouent tous les deux sur la puissance de la parole.
« Khiam » prend comme support du récit des objets que confectionnaient les prisonniers dans leur cellule lors de leur détention. A l’instar de « Objets de guerre » de Lamia Joreige, à travers des objets qui peuvent nous sembler banals à première vue, la mémoire des ex-détenus est stimulée, et ils commencent à nous conter leur histoire. Ces dans ces objets que le temps et leurs existences se sont concrétisés.
La notion de latence souvent traitée dans les œuvres de ce couple, est un médaillon à double face. Le revers de la médaille serait le risque de la perte de ces images latentes. Elles existent mais cachées, une fois prêtes à se révéler, prêtes à confronter la réalité, un risque de leur perte se présente. Donc l’espoir de leur révélation peut aboutir à une déception.
En fait, les images latentes sont comme la mémoire; quand on se confronte à ces images (donc une fois elles ne sont plus latentes, une fois révélées) elles peuvent ne pas correspondre a celles que nous avions dans la tête, elles peuvent donc nous décevoir. La réalité du présent est souvent différente d’un souvenir de la même réalité du passé; comme par exemple des images latentes d’un lieu, une fois confrontées à ce même lieu, à ces images réelles, un clash est possible. Donc la mémoire, et les images latentes sont le produit du psychisme humain et ne sont pas un reflet exact de la réalité (cf. pensée co-constructiviste, Edgar Morin). Une fois confronté à ces images réelles qui ne correspondent pas aux images latentes il y a donc pertes de ces images latentes.
Le 18 août 1985, l’oncle de Khalil Joreige, Junior Kettaneh a été enlevé. Pratique assez courante au Liban pendant la guerre civile. Jusqu’aujourd’hui Junior Kettaneh n’a pas encore été retrouvé et il n’y a aucune preuve qu’il est décédé.
Récemment, Khalil Joreige retrouve des films qui ont appartenu à son oncle. Parmi ces films 8mm, l’un d’eux était toujours non tiré depuis 15 ans, donc en latence. Khalil Joreige s’est trouvé donc devant un dilemme : est-ce qu’il faut garder les images de ce film latentes, donc maintenir l’espoir d’être révélée un jour, et de contenir des informations, ou bien faut-il prendre le risque et développer le film, donc de tirer les images de leur état latent et de se confronter à une déception éventuelle ?
Joreige choisi enfin de révéler ces images cachées. Joreige a accepté alors le risque de la perte de ces images une fois révélées. Le film développé ne présenta que des images blanches intercalées parfois par des ombres et du signal à peine discernable.
La mémoire et les souvenirs sont de l’ordre de l’humain. Nous avons besoin du travail de la mémoire, de ses images latentes, de leur interprétation, du risque de les perdre pour pouvoir continuer dans le présent. Nous sommes continuellement hantés par des images latentes, souvent imaginaires. Nous les nourrissons et elles nous nourrissent à leur tour. Nous avons besoin d’elles et elles ne peuvent exister sans nous. Cet échange entre le réel et l’imaginaire Edgar Morin l’appelle le « commerce mental ». Il nous permet de pénétrer dans le monde et permet au monde de nous pénétrer.
Entre la fiction et la réalité
L’existence du groupe Atlas de Walid Raad, se situe entre la réalité et la fiction. En fait, Raad a bien fondé ce groupe, mais ce groupe reste imaginaire et ses documents collectionnés restent le produit, la création de l’artiste. Le groupe Atlas devient alors une œuvre, une création. Lorsque Raad présente son groupe et ses documents « soit disant » collectionnés, il ne révèle la réalité imaginaire de son groupe qu’à la fin de son intervention qui jusqu’alors semblait parfaitement crédible à son assistance. Ce qui augmente aussi la crédibilité, c’est les documents présentés qui constituaient des preuves apparemment inéluctables. Raad donne cependant des indices de sa la réalité fictive de sa création, mais il reste néanmoins très sérieux et austère, pétillant de pouvoir, entraînant alors le spectateur dans la fausse piste tout en l’intimidant. Nous remarquons là une remise en question de la relation que détient le pouvoir, ou les « détenteurs » de pouvoir avec les « subisseurs » de ce pouvoir. A quel point le pouvoir peut nous véhiculer des « vérités » que nous prenons gratuitement pour « vraies » ? Quelle serait la nature de la confiance établie entre ces deux partis ? Il est simplement intéressant de soulever ce point même si là n’est pas la problématique majeure de notre étude.
Walid Raad va aussi créer un personnage fictif qui sera en partie l’héros de ses projets affilés à Atlas Group : Dr. Fadel Fakhoury, historien libanais intéressé particulièrement par la guerre civile de 1975 à 1990 au Liban. Il meurt en 1993 et lègue ses 226 carnets de notes et ses deux films à Atlas Group.
L’AG mettra donc en scène les documents de Dr. Fakhoury à l’instar de la plupart sinon de tous les documents dans sa possession. Fakhoury sera par example l’auteur des documents de “Already been in a Lake of Fire”?
Dr. Fakhoury explique dans ses carnets, plus précisément dans le volume soit 72, que les historiens à l’époque étaient de grands joueurs compulsifs. Ils se retrouvaient
Chaque dimanche au champ de courses de chevaux ; leur appartenance à des confessions diverses ne constituait pas un obstacle alors que toute la guerre de l’époque en était affectée.
Mais voilà que, au lieu de parier sur le cheval vainqueur, ils avaient décidé entre eux de parier sur la photo prise à l’instant même où le cheval aurait franchi la ligne d’arrivée et qui allait sortir le lendemain dans les journaux. Plus précisément, ils pariaient sur le moment précis – combien de fractions de secondes avant ou après que le cheval ne franchisse la ligne d’arrivée en mesurant en mm sur la photo du journal, la distance entre les pattes du cheval et la ligne d’arrivée - où le photographe prendrait La photo. (« Missing Lebanese Wars »).
Tous les calculs, schémas et annotations du Dr. Fakhoury ne sont que la preuve de l’impossibilité de l’enregistrement d’un instant précis. L’instant du franchissement de la ligne d’arrivée. Mais certes cette réflexion métaphorique est à considérer avec plus de profondeur. A travers « Missing Lebanese Wars », Raad essaye de prouver l’impossibilité de saisir le moment, de le capturer et de le transcrire, que ce soit en image ou en écrit, en dessin ou en enregistrement sonore, l’instant est insaisissable. L’Histoire est une somme d’instants, l’histoire de la guerre n’échappe pas à la guerre. En un mot, Raad prouve l’impossibilité de la représentation »documentaire » de l’Histoire. L’histoire de la guerre telle que décrite et représentée aujourd’hui n’est que la représentation et la description des instants autour des événements, et non pas l’événement même. L’histoire est le produit des souvenirs, de la mémoire. Et la mémoire n’est autre que ce terme si vaste auquel appartient aussi bien le domaine du vécu et du réel, que celui de l’imaginaire et du fictif et donc aussi du réel faussé. Nous ne pouvons donc avoir Une Histoire. L’Histoire devient la somme de toutes les histoires, des mémoires collectives et individuelles, vives et refoulées, faussées et réelles. L’étude du tout permet l’approche la plus objective et la plus « vraie » de l’Histoire. A travers la représentation de l’image latente de l’Histoire, Raad remet en cause l’Histoire déclarée officielle. L’AG révèle alors le sens caché, latent des dessins, collages, objets de Fakhoury… bref des symptômes du traumatisme et de l’incapacité à enregistrer un événement, à saisir l’instant.
Outre les documents « fournis » par ce personnage fictif à ce groupe de même nature, l’Etat libanais va confier en 1994 à l’AG six photographies retrouvées à 32 m de profondeur de ruines lors d’une démolition en 1992. Ces photographies, « Secrets in the Open Sea », semblent être toutes bleues mais d’un bleu différent chacune, détériorées par le temps. L’AG tentera de les restaurer et de les conserver. Après avoir envoyé ces photos à des laboratoires à l’étranger spécialisés et de renommée dans le monde entier, de petites images au début latentes ont pu être révélées. Ce sont de petites images en noir et blanc, situé au coin des grands cadres bleus de la photographie. Ces images représentent des portraits de groupes d’hommes et de femmes. L’AG réussit à identifier les personnes concernées dans l’image, il s’est avéré que toutes les personnes présentes dans ces images ont disparu dans la Méditerranée entre 1975 et 1990. Ces découvertes furent publiées par l’AG dans un rapport en 1996.
Nous remarquons que la documentation fictive du groupe Atlas est toujours très méticuleusement datée et référencée. Cela certes pour donner la crédibilité à ces preuves fictives d’un événement fictif. Mais en regardant de plus près cette tentative de crédibilisation du fictif, n’est-elle pas aussi et surtout une remise en cause des valeurs informatives des documents « réels » ? Et si ces documents « réels » étaient aussi fictifs que ceux de l’AG ? et si c’était leur contexte qui leur attribuait le statut de document qui leur permet de passer à celui de l’archive ? La seule différence entre les documents « réels » et ceux de l’AG serait la présence d’un système capable de prouver la fausseté de ces documents, la présence de quelqu’un qui puisse démentir leur véracité. Si Raad n’aurait pas révélé le caractère fictif de son groupe jusqu’à présent, il est certain que les documents fournis par l’AG auraient fait partie aujourd’hui de la mémoire collective et de l’Histoire. Et si les documents que nous croyons « vrais » ne le sont pas effectivement ? Et comment prouver qu’ils le sont ?
Tous ces questionnements et réflexions de Raad remettent en question le document et l’archive, leur véracité, donc interroge l’objectivité de la mémoire et la capacité ou l’incapacité de la représentation d’un instant, d’un évènement et donc la remise en question de l’Histoire toute entière, de ses représentations.
L’AG peut être considéré comme un tombeau pour ceux qui ont disparu sans laisser d’empreintes. Il fallait donc réinventer la trace du corps mort ; la réinventer, c’est-à-dire la déchiffrer, la décoder, la comprendre, et t par la suite immortaliser sa mémoire.
Dans l’AG, « conscience et mémoire se dessinent et se transforment en tant qu’actes de lecture et d’inscription, d’extériorisation et de réflexion, qui se réalisent par l’intermédiaire d’un support (écaille de tortue, pierre, corps, écran…) et de pratiques spécifiques. » Et si Edgar Morin disait « nous faisons le langage qui nous fait », là la règle s’applique mais au niveau de la technique : L’homme invente les techniques aussi bien qu’elles ne l’inventent, et crée alors un nouveau milieu, un nouveau monde où chaque nouveau venu va participer à sa construction.
Membre de la fondation arabe pour l’image (FAI), Raad tente à travers l’AG, de mettre en œuvre, à l’instar de la FAI, un processus de réappropriation de l’histoire ainsi que de la mémoire, et cela à travers l’appropriation des procédés leur production.
« Ici et peut-être ailleurs » (2003), est le titre à la fois d’une nouvelle de Lamia Joreige et d’une de ses vidéos. La nouvelle raconte l’enquête inventée et véridique d’un homme disparu : chaque témoignage défait ou embrouille ce que le précédent avait établi. Dans la vidéo du même titre, Lamia demande aux gens dans des lieux différents s’ils connaissaient quelqu’un qui a disparu pendant la guerre. A fur et à mesure que l’artiste poursuit ses recherches, le doute demeure.
La nouvelle aussi bien que la vidéo montrent l’impossibilité de la reconstruction des faits exacts. Lamia Joreige rejoint alors Walid Raad dans sa réflexion sur « Missing lebanese War ».
Les petits détails dans « Ici et peut être ailleurs » prennent une dimension très importante. Ils font, tout simplement, perdre le fil de l’enquête. Cela vient confirmer qu’il ne peut exister une seule version d’un événement, mais plusieurs, qu’il ne peut y avoir une seule Histoire, mais plusieurs. Ces histoires, ce recours et cette stimulation des mémoires individuelles, forment des récits incohérents certes, mais restent le reflet de la complexité de la vie. La fiabilité des souvenirs est aussi remise en question. Comment peut-on être sûre de la réalité de l’événement une fois qu’il a été recyclé dans la mémoire, qu’il a été dilué dans la substance imaginaire. Comment en bref peut –on être sûre de la véracité d’un événement si la mémoire d’un passé est interprétée dans le présent.
Lamia Joreige tente de donner une touche véridique à son récit imaginaire en y insérant des photographies illustratives. Cela rappelle clairement le procédé employé par Walid Raad dans l’AG.
« Ici et peut être ailleurs », est comme son titre l’indique, une histoire qui peut se dérouler aussi bien ici, qu’ailleurs. C’est une histoire en hommage aux disparus dans le monde. Mais comment enregistrer la disparition ? Notons que le nombre des disparus au Liban s’élève à 17 000 selon les chiffres des forces de sécurité de l’ONU. Donc, ils ne peuvent être arrachés aux mémoires des libanais, qu’elle soit individuelle ou collective, consciente ou inconsciente. Il est intéressant de remarquer aussi que Lamia Joreige a certainement puisé dans sa mémoire à elle avant la réalisation de ce projet, puisqu’un membre de sa famille à elle (son oncle) a disparu pendant la guerre. (Lamia est la sœur de Khalil Joreige et nous remarquons que tous les deux ont été marqués par la disparition de leur oncle, qui fait d’ailleurs partie de quelques unes de leurs œuvres à tous les deux).
« Replay (bis) » est une vidéo couleur de 9 minutes, réalisée en 2002 par Lamia Joreige. Dans cette vidéo l’artiste semble prendre comme point de départ un souvenir de son enfance. Il est clair que le souvenir est flou. Elle essaye à travers cette vidéo de le restituer à deux reprises. Il est impossible pour le spectateur de décoder les images projetées même lorsqu’elles sont accompagnées du texte. Il peut cependant déchiffrer quelques informations. Telle la présence de l’artiste, ses deux cousines et son frère dans une pièce vide. On devine aussi la présence d’une femme tenant un revolver, aussi, les cinq personnages prenant la fuite par une passerelle et à bord d’un train. Pourquoi l’artiste s’est trouvée dans cette pièce ? Quelle est cette pièce ? Pourquoi la dame avait un revolver à la main ? Pourquoi ont-ils pris la fuite ? Impossible de le savoir. En fait, cette vidéo est une représentation des images de la mémoire de Lamia Joreige. Les images représentant à leur tour des détails qui ont marqué l’artiste. Elles sont des fragments d’un évènement latent, peut être refoulé par la mémoire individuelle de Lamia Joreige. Une ambiance bizarre se dégage de la vidéo. Le montage joue un rôle assez important dans cette œuvre. Au début il contribuait au sentiment de stagnation, de fixité et d’enfermement, plus loin dans le film, lors de la fuite, il devient plutôt rapide et saccadé au point de créer l’impression de vertige et de mouvement. Les deux premières parties de la vidéo sont angoissantes et cette angoisse est soulignée par le montage. Nous remarquons que l’artiste fut influencée par « La Jetée » de Chris Marker pour la création de cette vidéo, d’ailleurs elle est à la recherche d’un instant déterminé de son passé à l’instar du personnage principal de « La Jetée ». Elle tente de révéler les images latentes mentales de sa mémoire. Après des mouvements vertigineux, un long plan fixe sur le port de Beyrouth (lieu de départ) avec la prière en arrière plan clôturent le film.
Dans « Replay (bis) » le même souvenir d’enfance est repassé à deux reprises. Deux versions de ce même souvenir du même évènement sont proposées. Cela souligne le côté fictif des mémoires. Elles ne sont donc probablement pas fiables. Elles ne peuvent constituer des documents et ne peuvent écrire Une Histoire.
Notons que Lamia Joreige a quitté le Liban très jeune, elle n’avait que 11 ans. « Replay (bis) » peut être considéré comme un retour dans son pays natal pour tenter de retrouver un souvenir perdu.
Ces œuvres de Lamia Joreige abordent dans leur totalité le thème de la mémoire. Joreige part aussi bien à la recherche de la mémoire objective qu’à la mémoire subjective, mettant en scène non seulement les autres et leurs souvenirs mais aussi elle-même et les siens.
Lamia Joreige ainsi que Joana Hadjithomas et Khalil Joreige permettent à travers leurs œuvres (notamment « Objets de guerre » et « Khiam » d’exprimer des souvenirs latents et souvent refoulés, donc d’établir une relation entre le passé et le présent. Il est évident que chaque libanais porte des séquelles de la guerre. Il est vital pour ces artistes de ne pas oublier leur origine afin de tirer les leçons et ne pas recommettre les mêmes erreurs. Les mémoires doivent être entretenues et non pas omises, afin d’établir une continuité entre l passé et le présent, et préparer un avenir meilleur.
Dans les travaux de Khalil Joreige et Joana Hadjithomas le concept de latence est récurent. Pour le couple la guerre civile du Liban est énormément médiatisée et donc ils essayent de soustraire les images par rapport à ce flux d’images au lieu d’en prendre. L’image latente c’est l’image invisible, cachée, refoulée qui peut se manifester dans un contexte approprié. Donc elle là sans vraiment l’être.
Les libanais contraints à céder à l’amnésie après la guerre vont se censurer ex même et transformer les images du réel en images latente. Le libanais se trouve alors coincé entre les images latentes d’un passé de l’avant guerre, et les images de l’avenir « moderne » de Beyrouth. Passé et futur restent deux temps non palpables. Le libanais est entre les deux, dans un présent qui vit dans un passé et qui appréhende le futur, dans un présent qui se manifeste peu. Pour les artistes, la mémoire étouffée des libanais ne peut que ressurgir. Et les constructions modernes au dessus des ruines de la guerre ne font qu’aggraver la situation de la mémoire opprimée.
A l’instar de Lamia Joreige et Walid Raad, Hadjithomas et Joreige tentent d’offrir une relecture de l’histoire. Tel par exemple dans « Wonder Beirut ». Ce projet se base sur la création d’un personnage imaginaire : Abdallah Farah. Cela nous rappelle certes Dr. Fakhoury de Walid Raad et l’enquêteur imaginaire de « Ici et peut être ailleurs » de Lamia Joreige. Abdallah Farah est un photographe dont le travail pourrait être divisé en trois parties.
Premièrement, en 1968 - même le fictif est daté- tentative de le transformer en document, de le rendre crédible, de remettre en question la crédibilité des documents « réels » -, Farah reçoit une commande de l’agence libanaise de tourisme : une série de 24 photo cartes postales de Beyrouth et 12 illustrations pour le calendrier officiel. Les photographies couvriront certainement Beyrouth de l’avant guerre, les plus beaux sites touristiques du Liban… durant la période d’or du Liban. Farah réussira à prendre des photos remarquables à un point tel qu’on les trouve même aujourd’hui en vente sur le marché.
Ensuite, dès la troisième année de la guerre entre 1975 et 1990, Farah commence à détériorer les négatifs de ses cartes postales, à les brûler selon les bombardements qui avaient lieux dans le pays. Il tente par là de les conformer au présent. Il essaye de les rendre plus proches de sa réalité. A l’instant de la prise de la photo, elles font déjà partie du passé. Farah essaye de refléter le présent dans ces images prises au passé. Il essaye alors d’alimenter la mémoire et de contribuer à ce qu’elle reste le plus proche de l’évènement qu’elle avait enregistré, et qu’elle ne soit pas affectée – autant que possible- par le travail mental et les images mentales de l’imaginaire. Il essaye alors de rendre la mémoire fidèle à la réalité. Mais il faut dire aussi que Farah détériore parfois ses images selon son état d’âme, et non selon la réalité des bombardements. Par là le couple Hadjithomas et Joreige remettent en cause la fiabilité de la mémoire, soulignent l’incapacité de rester objectif devant les faits. La subjectivité ne peut qu’aliéner un réel donné. Il n’y a donc pas une version des choses mais plusieurs. Et chacune dépend de celui qui la raconte, de son état d’âme, de son vécu … Le couple alors rejoint les affirmation de leur collègues Raad et Lamia Joreige.
La troisième partie du travail d’Abdallah Farah, serait les photographies qu’il avait prises pendant la guerre. Ce sont des photos surtout de son entourage. Mais à court de fixateurs et de papiers, il ne les développe pas, en attendant un contexte meilleur qui permettrait le développement éventuel de ces images. Mais malgré la fin de la guerre, Abdallah Farah n’a toujours pas développé ces photos ni les photos qu’il continue à prendre. Face à la surabondance d’images, il décide de soustraire les siens, de les garder latentes. Par contre, il ne manque jamais de noter sur un carnet la description de chaque image prise depuis, avec tous les détails nécessaires. Ces photos peuvent donc être plutôt lues que vues, laissant le lecteur libre de les imaginer à sa manière. Nous remarquons là le rapprochement avec le carnet de notes du Dr. Fakhoury imaginé par Walid Raad. Nous nous posons la question, quelles seraient les conditions qui doivent être remplies avant que ces images latentes d’ Abdallah Farah soient développées ? Et ces photographies latentes de Farah ne correspondraient-elles pas aux images latentes de sa mémoire?
Le travail inachevé de Farah peut être considéré comme une tentative de capturer le temps. Et qu’est-ce que le temps si ce n’est l’ensemble des instants ? Hadjithomas et Joreige rejoignent là aussi leurs collègues sur l’incapacité de saisir un moment précis, et de le décrire exactement comme il s’était déroulé.
Conclusion
Alors que les artistes des années 1960 voulaient prouver que l’histoire du Liban est falsifiée et manipulée, les artistes contemporains, eux, acceptent l’histoire et toutes les histoires. Car pour eux il n’y a pas de vrai et de faux, toutes les histoires sont à la fois vraies et fausses. N’adhérant à aucun parti politique, ils sont conscients de l’ambigüité de l’histoire. Ils vont brouiller l’idée d’une vérité absolue. Ils vont essayer alors de raconter le passé différemment. Ils donneront par exemple, la parole à des gens ordinaires, au peuple, qui ont vécu la guerre et qui en ont souffert. Ces personnes vont rendre compte du passé, chacun à sa manière, à chacun sa version. Les artistes essayent ainsi de reconstituer une histoire à partir de fragments de mémoires individuelles et collectives.
Ces artistes produisent des images et mettent en scène des paroles dans leurs œuvres, qui évoquent le souvenir d’un événement donné, mais qui, ironiquement ne peut être représenté.
Quand la mémoire entre en jeu, l’imaginaire entre en jeu aussi. Donc l’Histoire basée sur des témoignages et des documents est remise en question. Ces archives ne sont-elles pas une production complexe de l’histoire qui la racontent et la dénieent en même temps ?
Les œuvres de Walid Raad, Joana Hadjithomas, Khalil Joreige et Lamia Joreige, peuvent appartenir au contexte de l’archive, puisqu’elles nous aident à mieux comprendre la guerre, à mieux l’imaginer, à mieux la représenter. Sans pour autant être un reflet exact de la réalité. Ces artistes incitent à la critique de la guerre surtout parce que, après, rien n’a changé.
Il est clair que suite au sentiment de révolte et de résistance envers l’amnésie post-guerre, les artistes ont orienté leurs travaux vers la transmission de la mémoire. Parce que tout simplement, les séquelles existent et perdurent. Quinze années de guerre ne peuvent qu’être ancrées à jamais dans les mémoires. Face à une politique qui a fait du mal au peuple et a perdu sa confiance, un art émerge proposant une réinterprétation des idéologies qui gouvernent le pouvoir. C’est en quoi ces artistes peuvent être considérés des résistants, loin de l’être avec des armes et de la violence. Ils permettent alors à des opinions opprimées de s’exprimer librement. Cela remet en cause l’historiographie « objective » du Liban, et recherche une mémoire collective basée sur des fragments de mémoires individuelles différentes, afin de bâtir un éventuel avenir. Leur art acquiert ainsi une dimension à la fois politique et historique.
Le romancier Elias Khoury avance : « Ces silences entraînent une culture de lâcheté lourde de conséquences. Personne n’a raconté dans le détail la première guerre civile, de 1840 à 1860, aucune leçon ne fut tirée… On a vu ce que cela a donné pour la seconde, en 1975 ». C’est en cela, que les travaux des artistes sont essentiels. Ils maintiennent la relation entre le passé et le présent pour un futur meilleur.
La problématique de la mémoire se trouve alors particulièrement récurrente dans les réalisations de nos artistes ethnographes, citoyens et enquêteurs à la fois. Ils explorent les souvenirs personnels (« Replay (bis) ») et ceux des autres (« Objets de guerre », « Khiam »), et même des souvenirs fictifs (« Wonder Beirut », Atlas Group, « Ici et peut être ailleurs »)
Ils démontrent l’impossibilité des récits à restituer l’histoire de la guerre du Liban, ou même un moment précis dans le temps.
My Neck Is Thinner Than A Hair, Une centaine de photographies de presse d’un site d’explosion après
Already Been In A Lake Of Fire. Un cahier de notes comprenant plus de cent découpages de voitures. Petits
Missing Lebanese Wars. Un cahier de notes incluant, sur chaque page, une photographie de presse, des
« Beyrouth, Figures de l’Archive » article. Pratiques culturelles contemporaines. Esquisse.
Le récit de la nouvelle de « Ici et peut-être ailleurs » se déroule à Beyrouth en septembre 1987. Un homme imaginé, enquête sur la disparition et le meurtre probable d’un certain Wahid Sadek, disparu un an plutôt. L’enquêteur va rencontrer et recueillir les témoignages de quatre personnes susceptibles d’avoir croisé le disparu le jour de sa disparition : Tous racontent une version différente des événements.
Léa Bendaly
Novembre 2009
Wednesday, October 28, 2009
Un regard rapide sur la biographie de l’artiste Libanais Akram Zaatari nous permettrait de mieux comprendre son œuvre.
Né en 1966 à Sayda, au Liban, Akram Zaatari étudie l'architecture à Beyrouth et obtient un Master en « Media Studies » à New-York.
En 1997, il participe à la création d’une association pour la divulgation du patrimoine photographique, « Fondation Arabe pour l’Image », qui rassemble un recueil d’environ 150 000 clichés sur les portraits réalisés au Moyen-Orient à partir de la fin du XIX e siècle.
Il dirige pendant trois ans l'émission du matin à Future TV où il produit une vingtaine de courts métrages dont deux documentaires, « Tout va bien à la frontière » et « Fou de toi » en 1997.
Libanais, originaire du Sud du Liban, ayant vécu la guerre de ce pays cicatrisé, Zaatari n’échappe pas à la règle. Zaatari (et donc son aussi son travail), est imprégné par l’histoire de son pays, par la mémoire personnelle et collective du contexte qui s’est imposé à sa génération, où la Syrie, le Liban, la Palestine, n’évoquent plus l’exotisme, mais la tragédie de peuples qui peinent à retrouver leur identité.
Il n’est pas inutile cependant de souligner la façon particulière de Zaatari à aborder son Liban d’après-guerre qui le distingue de ses collègues. Akram a très souvent recours dans ses œuvres, à des sujets tabous, difficiles à exploiter et son approche est très souvent très directe mais ne manque pas de subtilité . Citons à titre d’exemple « Fou de toi ». Il est important aussi de noter que le centre d’intérêt de Zaatari dépasse le Liban pour toucher aussi la Palestine, la Syrie, l’Egypte , la Jordanie…
Ses œuvres reflètent un remaniement de l'expérience de guerre, un jeu subtil avec la réalité et la fiction, entrainant le spectateur à se demander souvent si le film projeté est effectivement un documentaire, ou un faux documentaire. En restant hors cadre et en attribuant à la caméra, avec beaucoup d’habileté, sa personne, sa façon de voir. Sa caméra est donc subjective par le concept et non par la technique où la caméra remplace littéralement le point de vue de la personne. Akram ne cherche pas par le jeu du vrai et du faux à tromper ou bien à dérouter son public, tout au contraire, il l’incite plutôt à réfléchir. Il joue certes, mais toutes ses cartes restent ouvertes ; Dans « All is well on the border », par exemple, nous voyons l’un des acteurs lire franchement son texte en conduisant. Akram ne cherche pas à nous faire croire que les acteurs sont les résistants ex prisonniers réellement, mais nous invite à partager le parcours de ces gens, que certains qualifieraient d’héros. L’artiste revisite l’héroïsme à sa façon.
La réflexion autour du concept d'archive, axe majeur dans plusieurs des œuvres de Zaatari, est constitutive de la démarche du vidéaste. Pour la réalisation de ses films, Zaatari puise dans le répertoire photographique et dans les modalités propres à l'archivage. À travers la réévaluation de la mémoire collective s'opère la réappropriation du présent. La plupart sinon toutes les œuvres de Zaatari sont dotées de photos qui montrent, racontent, observent, témoignent, et surtout continuent à vivre, d’une manière ou d’une autre dans le présent. Les photos des femmes aux jarres ne sont-elles pas l’héritage de tout une société, qui même mutée et transformée, garde en elle les traits du passé , qui persistent et qui se perpétuent toujours quoique discrètement. A travers le passé Akram cherche le présent.
Créateur intéressé aux images d’autrui, l’un des aspects fondamentaux de son travail consiste en la réappropriation dans présent actuel, de certaines images du passé. La nature qui l’entoure est à l’origine du matériel qu’il assemble. Zaatari se distingue par sa capacité d’amplifier à travers une technique autant suggestive que méthodique, l’écho d’une conscience intime, intérieure. Cela souligne l’engagement pour une réflexion sur le statut du document (image, son, texte) depuis toujours oscillant entre art, information, actualité et technologie qui le produit, le reproduit et le rend accessible.
Nous osons dans cette analyse avancer que les œuvres de Zaatari ne sont pas innocentes, loin de là. Tout au contraire elles sont très réfléchies et subtiles par leur intelligence et leur discours implicite. Ses œuvres sont l’une des rares, qui attaquent et dénoncent toutefois, de façon paisible et sereine. Cela ne manque pas pour autant d’agiter le spectateur au plus profond de lui même au point de le pousser jusqu’à la révolte. Nous pensons ici aux deux œuvres déjà mentionnées ci dessus, « Fou de toi » et « All is well on the border »
Le travail du vidéaste qui ressent la douleur de son pays, explore le contexte et la condition du Liban d’après-guerre, en particulier la résistance et la communication souvent quasi-impossible (dans le cas des détenus par exemple, à travers la collecte de témoignages et de documents divers). Cela nous ramène une fois de plus à l’archive –bien que Zaatari se méfie de cette appellation- qui constitue la base du travail de l’artiste. Les témoignages choquants de « All is well on the border » bien que lus par des acteurs, ne manquent pas d’authenticité dans les faits et dans la description. L’œuvre est une sorte d’essai d’archivage d’une des moult formes de résistance. Akram essaye d’ailleurs d’aborder dans ses œuvres plusieurs formes de résistance, surtout celles qui sont les moins appréciées, les moins « héroinisées », telles celles des enfants à l’école et les chants patriotiques ou bien celles des détenus dans les prisons israéliennes, oubliés derrière les barreaux, loin des champs de batailles, loin des martyrs adorés, loin des héros de la scène. Zaatari s’intéresse plutôt à la résistance silencieuse et efficace, et qui prend son apogée dans « Nature morte » où deux résistants, anonymes, assis dans une pièce silencieusement où le seul son distingué est celui de la prière d’une mosquée. Au premier plan, le plus vieux, donc le plus sage, le plus expérimenté, prépare machinalement une bombe, il reprend probablement les gestes qui étaient les siens, dans le passé. Derrière lui, l’autre, plus « baby face » répare une jaquette. Cette œuvre d’une intelligence et d’une subtilité rare de part sa mise en scène, son découpage, ses plans, ses changements de points et ses coupures d’électricité, est sans doute l’une des plus fictives mais l’une des plus abouties des œuvres de cet artiste.
Les archives sur lesquelles Zaatari choisit de travailler, celles qu’il collecte lui-même, ne sont certes ni neutres ni objectives. Elles restent quand même étroitement liés à l’artiste même si souvent nous avons tendance, en regardant ses œuvres, à oublier sa personne et à nous embarquer dans le monde visuel et auditif proposé. Il est intéressant pourtant que le spectateur garde au fond de sa réflexion l’artiste et sa personne. Son art n’est pas détaché de lui-même, voire même au contraire, c’est l’expression de sa douleur, de sa mémoire, partagée comme beaucoup de libanais, souvent avec la mémoire collective, c’est la recherche et la justification de son présent à travers son passé, de son être par rapport à ce qui a été et ce qui est. L’artiste définit avant tout un rapport subjectif au monde qui est lié à sa propre histoire, ses propres rencontres et ses propres visions du monde. Aussi, ses œuvres nous font découvrir des territoires intimes et personnels qui prennent tout leur sens dans un contexte beaucoup plus vaste. Zaatari fabrique ainsi sa résistance qui, petit à petit, émerge à la lumière et qui petit à petit aussi commence à peser de tout son poids dans le cercle des artistes et au sein de la société. Akram aujourd’hui n’a plus besoin de s’affirmer en tant qu’artiste, il l’est déjà et à part entière.
Ce chercheur, collectionneur, a travaillé aussi sur la propagation par la télévision des conflits territoriaux et des guerres, sur la logique de la résistance religieuse et nationale -All is well on the border (1997)- et sur la circulation et la production des images d’un Moyen-Orient géographiquement divisé -This day (2003) et In This House (2005).
Zaatari a également exploré l’univers des représentations de la sexualité masculine, en particulier dans Crazy of you (1997) et plus tard dans How I love you (2001).
Son œuvre touche ainsi à l’actualité politique et culturelle du Liban, par le biais de sujets souvent tabous où se confrontent les interdits religieux et les codes moraux.
Ayant survolé l’approche du travail de Zaatari, nous nous attarderons maintenant sur quelques une de ses œuvres élaborant dans chacune un ou deux aspects du travail de ce vidéaste. Comme plusieurs de ses œuvres partagent les mêmes aspects, nous choisirons arbitrairement de traiter un ou deux aspects différents dans chaque œuvre et non pas de faire une analyse exhaustive de chacune. Ceci nous permettra d’aborder un nombre plus important de ses films, nous donnant ainsi une idée plus détaillée de son travail :
All is well on the border (1997), un film de Zaatari qui témoigne de multiples points de vue sur la nature de la résistance, à travers un montage d'images fixes, d’ images actuelles d'archives de nouvelles, d’images de propagande, et d’interviews enregistrées avec d’anciens combattants résistants et d’ex prisonniers, ou plutôt avec des acteurs lisant les témoignages de ces résistants. Dans ce film apparaissent deux procédés qui seront récurrents dans les œuvres à venir de ce vidéaste ; L’écriture et les chapitres. Zaatari ne se contente pas des images, des paroles, de la musique et des bruits, mais a recours aussi aux lettres inscrites sur l’écran directement ou bien indirectement tel que des textes filmés ou photographiés.
Her + Him Van Leo (2001) Her and Him Van Leo prend vie dans le portrait d’une femme magnifique, dévêtue, -que Zaatari proclame être sa grand-mère - qui fixe l’objectif de l’appareil photo. Cette photo est prise en 1959 en Egypte, une image coupée qui fait irruption dans le présent. Le vidéaste, avide d’exploration et de recherche, décide de voyager au Caire et rencontrer le photographe qui a pris la photo de sa, soi-disant grand-mère. Ce photographe s’avère être Van Léo qui illustre tout à fait le modèle du photographe artisan. Archives, photos, écritures, la majorité des procédés de Zaatari se marient dans cette œuvre. Van Leo adopte trois langues pour exprimer son histoire ce qui nous rappelle le travail sur l’Orient / Occident et sur l’identité chez Zaatari. Mais là le vidéaste explore la ville un peu plus que dans ses autres projets.
En français, en arabe, en anglais, en images, Zaatari, le collectionneur et le dépositaire invente là une histoire afin d’en raconter une autre.
Cette histoire presque biographique, ces mémoires de cet artiste égypto-arménien né en Turquie en 1921 Van Leo, est aussi et surtout l’histoire d’un regard particulier sur les visages et les corps, et sur ce qui les a indirectement imprégné dans le patrimoine des changements sociaux que le pays a vécu. Et voilà que Zaatari fait de Van Leo, ce portraitiste en Egypte, le sujet d’une vidéo, d’un médium qui, comme il le dit lui-même, est le futur des images et des photos mais qui ne remplacera jamais l’art de la photo en noir et blanc, l’art de la photo traditionnelle.
Remarquons outre tout cela, le recours à la répétition et à l’évolution de la répétition, dans le sens d’ajout d’élément,, traitée par Akram dans cette œuvre. Par exemple lorsqu’il décide de montrer à l’écran l’écriture et de raconter à plusieurs reprises dans le film qu’il a trouvé la photo de sa grand-mère dans l’armoire de sa mère… cette répétition évolue à fur et à mesure que nous avançons dans le film pour aboutir à son apogée à la fin du film. Cela nous rappelle « Red chewing gum » dans lequel ce procédé st aussi utilisé.
Aujourd’hui (Al Youm) 2003, est un long métrage destiné à la production d’images dans le monde arabe, dans lequel Zaatari propose un contrepoint à la fois curieux et adéquat à la vision occidentale. D’ailleurs Akram aborde fréquemment dans ses œuvres, l’idée de l’Orient et de l’Occident, tantôt en les opposant, tantôt en les mélangeant. Cet Orient et Occident qui se font voir différemment dans les œuvres, à travers les photos, la langue (arabe, français, anglais), les voitures et les chameaux… traduisent la recherche d’une identité qui fut tiraillée par le contexte du pays. L’identité est l’une des majeures problématiques abordées par les artistes libanais contemporains, qu’elle soit explicite ou implicite. Asma Jebrail Jabbour, la narratrice utilise plusieurs langues pour raconter l’histoire. Par là Zaatari remet en question, d’une manière subtile et directe, la problématique de l’identité du libanais.
Nous retrouvons dans « Aujourd’hui » un aspect récurrent dans l’œuvre de Zaatari, les chapitres. Bien que leur rythme varie entre le début et la fin du film, ce long métrage reste néanmoins, comme d’autres, divisé, délimité, organisé. Nous sentons le besoin qu’a l’artiste à définir l’espace, et le temps, à chaque fois que l’espace change l’artiste, d’une manière ou d’une autre nous en informe. Au point d’en arriver presque à une obsession, en filmant à la fin le journal, délimitant ainsi le temps et l’espace par jour, par heure… cette délimitation, cette division évolue d’une démarcation thématique dans Aujourd’hui à une démarcation esthétique dans « In this house » 2005, où le cadre devient divisé, organisé, délimité.
This Day l'aboutissement de trois ans de recherches sur la mobilité d'images au Moyen-Orient présente, dans un montage fin des images fixes et animées de Beyrouth, de Damas ,du désert syrien et de Amman : une tournée géographique et intérieure qui traverse moult frontières dans la région. Dans les années 50, L’historien Jibrail Jabbour photographie une femme portant une jarre sur la tête, dans un village aux bords du désert syrien. L’’artiste se lance dans ce film à la recherche de cette femme. Les sites constamment renouvelés du désert, origines des civilisations arabes, constituent le territoire d'exploration de différentes approches documentaires. Zaatari questionne des photos d’archives, ses photos et ses images filmées, ainsi que ses premiers enregistrements visuels et sonores pris depuis l'invasion israélienne du Liban en 1982, donc son propre archivage. Lors des guerres civiles et des fermetures de frontières, les chants militaires et les propagandes animent l’entourage vide et les ruelles tristes et mouillées de pluie de Beyrouth. Les traditions anciennes transformées en rituels modernes, capturés par cet artiste urbain, renouvellent le langage de l’art contemporain en réclamant les rues de notre capitale violée.
Dans « This day » comme dans toutes les œuvres de Zaatari, le travail est loin de se limiter à un travail visuel. La bande son, la troisième dimension de cet art, en constitue une partie intégrante et importante. Outre les bruits des avions de guerre récurrents dans le film et les détails sonores toujours très travaillés et réfléchis, notons dans ce film particulièrement deux chapitres singuliers vus sous l’angle du son : « The voice » où l’on tient le micro à côté du chameau pour enregistrer sa voix, et « Waiting for Bassel to imitate the voice of the camel » où, Akram tente d’enregistrer un langage différent.
Nature morte 2008 une des œuvres les plus récentes de Zaatari, dans laquelle nous notons un style un peu différent et qui rappelle la vidéo de « Letter to Samir ». Dans nature morte la construction du scénario auquel les personnages de la vie réelle répondent, donne naissance à une œuvre à temps réel, très abouties de part son découpage tel que mentionné plus haut dans cette analyse. « Nature Morte » est un portrait intimiste de la tâche de deux hommes entrain de fabriquer une bombe. Aucun des deux ne parle, pas un regard échangé, jusqu'au face à face où, l'ex-combattant est poussé à reprendre le chemin de la montagne et de la guérilla.
Une mise en scène experte et subtile, une rare force de conviction font passer ici cent fois plus d'émotion et de sens que tous les discours réunis.
Les plans fixes de longues durées et le découpage plus rythmé de la fin tiennent le spectateur en haleine. Beaucoup de rapprochement peuvent être fait entre « Nature morte » et « Letter to Samir », dans la nature du cadrage et des plans, dans le temps réel des gestes et dans la fin où l’ « action » a réellement lieu.
In this house 2005, la collecte du document, de la lettre enterrée dans le jardin, de cette maison est une évidence de toutes ces histories obscurcies par le temps, cachées, non dites, de l’époque de la résistance de Hashisho. Le dilemme reste de savoir s’il vaut mieux garder ces histoires, ce passé, ces mémoires enterrées dans les profondeurs de la terre et dans les méandres de nos souvenirs, ou bien il faut aller les dénicher de très loin, de là où elles sont, et leur donner vie dans le présent. Zaatari, évidement ira jusqu’au bout, toujours en utilisant les mêmes procédés qui le caractérisent ; les images d’archives, la démarcation, la division, la VO le bilinguisme, l’écriture à l’écran... Remarquons quand même que son travail rappelle un peu celui de la nouvelle vague, Zaatari a certainement été influencé particulièrement par Jean-Luc Godard, l’un des plus grands cinéastes de cette période.
Le bilinguisme voir le trilinguisme chez Zaatari reflète outre la problématique de l’identité, celle de la culture et de l’ouverture qui s’affilie certes à la première. Que représente une langue étrangère sinon l’ouverture d’esprit, et là ironiquement l’abolition des frontières, des limites, tant démarquées par le vidéaste.
Récurrent est aussi le travail sur le journal intime du personnage, ou même de l’artiste. Le journal n’est-il pas un archivage de la quotidienneté, l’archive étant une obsession majeure de l’artiste ?
Outre ces images « tabous », donc à la Zaatari, l’artiste nous propose une série d’images d’objets collectionnés, de cassette, de journal intime (référence récurrente chez Akram), de magazines… tout semble être la représentation matérielle des passe-temps au moment de la guerre. Objets qui semblent avoir eu une très grande importance émotionnelle dans leur temps.
“How I Love you” (2001) traitant de l’homosexualité au Liban, « How I love you » est l’un des projets de Zaatari qui permet de l’intégrer non seulement dans le cercle des vidéastes mais aussi dans les cercle des cinéastes documentaristes . Comme il sait très bien le faire, une fois de plus l’artiste aborde les sujets tabous ouvertement, les maux de la société délicatement mais directement. Nous remarquons quand même une certaine pudeur dans le cadrage qui relève de l’intimité des personnages. Zaatari les filme en fait de très près, il pénètre leur espace privé, mais tellement il est près que nous ne distinguons plus clairement l’information envoyée par l’image. Il est donc à la fois très près et très loin. « How I Love you » n’échappe pas à la règle de la démarcation et de définition de l’artiste. Une volonté de nommer les lieux s’affiche clairement dans cet œuvre, allant de Hamra, à New York, à Paris… Hamra, ville fréquemment traités par le vidéaste , notons particulièrement dans « Red chewing gum ».
“Crazy of you” n’échappe pas certes à la touche Zaatari, chapitres, démarcations, organisations, définitions de l’espace, VO, sujet tabous, approche directe, explicite, honnête, la présence d’Akram est ressentie à chaque plan. Ce film ressemble à des tableaux de peinture, ou en d’autres termes, à des photos portrait. Quatre hommes, appartenant plus ou moins à la même catégorie sociale, racontent leur conquête assez franchement et fièrement, accompagnés par la VO d’une femme peinée. Ce film est de loin l’un des plus choquant si non Le plus choquant des œuvres de Zaatari. Traitant la sexualité hors mariage dans un pays conservateur là n’est pas la secousse (bien que l’homme soit toujours consentant à l’acte entier tandis que la femme s’y oppose ). Mais voir et écouter les témoignages des hommes dont l’un d’eux a, presque, ou simplement violé une jeune fille, giflent le spectateur. Le regard que portent ces hommes à la femme, leur vocabulaire, leurs désirs, font ressortir tout le non dit de cette société d’hypocrites. Ils reflètent l’image brute d’un instinct rendu docile malgré lui, mais qui sans doute brise ses chaînes dès que l’opportunité se fait voir. A travers ce film Zaatari remet en question les valeurs des sociétés moyen-orientales concernant les relations sexuelles hors mariage qui sont tant glorifiées, honorées et valorisées. Mais voilà qu’elles entraînent une perception de cette relation qui lui fait perdre son sens, et qu’elles sont à l’origine de l’accablement et de l’hypocrisie des gens : Le body building , les tatouages, le « look sexy » signes apparents de la virilité masculine, oui peut être, mais aussi signes de la déchéance de l’homme et de sa servitude à son instinct le plus animal. Est ce que cette apparence représente ce qu’un « Homme » dans toute son humanité est aux yeux d’une femme ? N’est-il pas simplement un être écrasé et soumis qui écrase et soumet à son tour la « Femme » ? Ce film subtile, intelligent, directe et choquant revisite le portrait de l’Homme, tout en traitant des problèmes sociaux majeurs ; , les valeurs, l’honneur et la sexualité dans un pays comme le nôtre.
Dans son exposition Earth of endless secrets, Akram travaille surtout sur la communication, et plus particulièrement, la communication difficile. Les photos des lettres envoyées par Neruda, un détenu mineur, à sa famille, des dédicaces envoyées par les prisonniers à Neruda… envahissent l’exposition, outre la vidéo de quelques minutes rassurant la famille… Bref, le tout nous emporte dans un monde que la plupart d’entre nous ignorent. Akram nous embraque dans cette partie de l’exposition vers la réflexion autour du passé à travers des images du passé projetées au présent, afin d’essayer de mieux le comprendre. Bref il tourne autour de ses sujets principaux, l’image, l’archive, la mémoire, le présent, auxquels est venue s’ajouter la correspondance, les relations maintenues malgré un contexte très peu favorisant, et les relations crées dans ce contexte là. La vidéo « Letter to Samir » est une incarnation d’un prisonnier avide de communication et de partage et se trouve donc condamné à la patience éternelle et à l’invention à partir du néant de solutions souvent difficilement applicables. La correspondance se trouve avalée, insérée dans une cavité du corps… bref toujours prête à voyager vers son destinataire. Zaatari, fasciné par cette volonté et cette détermination, tient à son tour, à partager avec le spectateur, ou le public, non le contenu de la correspondance, mais plutôt, l’expression de cette communication. Il n’est pas nécessaire de lire les lettres de Neruda, il suffit de regarder ses dessins de fleurs. Il n’est pas nécessaire de savoir le contenu de la lettre à Samir, il suffit de voir Awada entrain de l’écrire avec soin et la plier avec patience. Souvent dans les œuvres de Akram, le vrai sens repose dans les détails.
La deuxième partie de l’exposition repose plutôt sur une série de documents collectionnés témoignant du contexte culturel et politique de leur temps, contexte instable d’après guerre. Akram semble vouloir mélanger les documents traditionnels, généralement base de tout reportage télévisuel, et l’art plastique contemporain. Les montagnes et les vallées des fermes de Shebaa et de ses alentours font l’objet des recherches photographiques presque perpétuelles de Zaatari. Ces photos ne révèlent pas uniquement ce qui ne peut être révélé ou parlé, mais aussi elles imposent une tension palpable certes à cause des secrets que portent ces sites. Nous nous trouvons quasiment dans l'impossibilité de visionner ces images en tant que paysage pur ! Zaatari nous transforme en témoins de l'éclipse d'une tradition, de son retrait s'il a existé, ses photos nous entraînent à la production d'une toute nouvelle façon de voir, permettant ainsi à ce qui pourrait être une nouvelle tradition, de se développer et de poursuivre.
Plusieurs photos exposées sont en fait des « frames », des cadres des vidéos de l’artiste. Nous retrouvons là la « répétition » sur laquelle Zaatari avait travaillé précédemment et comme cité plus haut dans cette étude. Mais voilà l’exposition n’échappe pas à la règle. Elle aussi bénéficie de, outre les parties reprises, d’autres images, d’autres photos, qui viennent les compléter.
Conclusion
Bref, le travail de Zaatari forme en fait une continuité, une histoire. Ses œuvres se complètent les unes les autres pour la plupart, même si à première vue, le fil conducteur ne saute pas aux yeux. Mais nous l’avons déjà dit, tout le sens des œuvres zaatariennes repose dans les détails.
Nous ne pouvons certes pas traiter et analyser Zaatari en quelques pages. Nous avons essayé de parcourir quelques uns des points majeurs de son travail. Nous avons donc choisi d’élaborer des thèmes plus que d’autres sans vouloir pour autant leur attribuer plus d’importance. Les problématiques abordées par Zaatari et traitées dans cette étude et les problématiques moins élaborées notamment la médiation des conflits territoriaux et des guerres par la télévision, la logique des résistances religieuse et nationale, la circulation et la production des images dans le contexte de la division géographique actuelle du Moyen-Orient, sont toutes au cœur de l’actualité du pays des cèdres, ce qui fait de Zaatari, ce vidéaste cinéaste documentariste et presque historien, un artiste contemporain de part son art, ses thèmes, son traitement, son approche, et non seulement de part son temps.
Léa Bendaly
Octobre 2009
Monday, July 13, 2009
« ( …) le cinéma est tenu par un pacte avec le réel, sinon avec le réalisme, en raison de sa matière première : la prise de vue. Prise de vue dite justement « réelle » par opposition au film d’animation, non par opposition du documentaire à la fiction. » (L’épreuve du réel à l’écran essai sur le principe de réalité documentaire 2ème édition, François Niney, éd. De Boeck Université 2002, p.77)
Le cinéma tout court, des ses débuts, n’a jamais manqué de vénération à la réalité (les premiers films tournés au monde, ceux des frères Lumière étaient une reproduction «directe » de la vie, et les tableaux de Méliès ne sont-ils pas des reconstitutions qui se veulent « vraies » ? Méliès tente de reconstituer des actualités à sa façon certes mais en ayant toujours le souci de véracité, Le Couronnement d’Edouard II (1902) ou la reconstitution de l’Affaire Dreyfus en 1899 et bien d’autres en témoignent) avant, les actualités, donc le « réel » étaient reconstituées en fictions, aujourd’hui les fictions sont traitées comme des documentaires, actualités réelles,…. Tout au long de son histoire le dilemme entre fiction et réalité persistera, quand est-ce que la réalité s’arrête ?Et quand est-ce que la fiction commence ? Mais qu’est –ce que la fiction ? Ne puise- t- elle pas ses données, quelques fictives soient elles dans la réalité ? une fiction ne sert elle pas parfois mieux que la réalité à transmettre un message du réel … Bref là n’est pas le questionnement majeur de cette étude, mais tout simplement un point de départ permettant d’introduire courtement le parcours du cinéma « réel » pour arriver au cinéma « direct ».
Les films, (quoi d’autres qu’archives du XXième siècle), ont fait de nous, spectateurs, témoins de l’Histoire qui s’est vue se dérouler et se redérouler devant nous « en direct » tel que le couronnement du Tsar Nicolas II le 26 mai 1896 (tourné par Charles Moisson et Francis Doublier). Ce fut l’occasion du premier grand reportage de l’histoire et de la première censure ! C’est ce que nous appellerons les actualités. Mais il ne faut pas oublier que, comme le critique et cinéaste hongrois Bela Balazs le dit clairement, « on pourrait dire des actualités qu’elles donnent le journal intime de l’époque. Elles donnent apparemment la réalité impersonnelle, non fabriqué. (…) et pourtant ce qu’on nous donne à voir, ce n’est pas simplement la réalité objective. Le sensationnel et l’actualité déterminent le choix et la façon dont les images sont groupées, et cela c’est déjà un point de vue qui crée certaines formes. » (L’Esprit du cinéma, Der Geist des Films, 1930, Payot 1977 in L’épreuve du réel à l’écran essai sur le principe de réalité documentaire 2ème édition, François Niney, éd. De Boeck Université 2002, p.32)
Le groupement ou l’agencement des images n’est autre que le montage, les deux grandes approches diamétralement opposées du montage sont celles d’Eisenstein et de Vertov. Pour le premier le montage est une restitution de l’évolution de la pensée et du raisonnement qui à son tour restitue la réalité. Pour le deuxième son cinéma, son Ciné-Œil et son montage expérimental sont une possibilité, un moyen de rendre visible ce qui ne l’est pas. Ils servent à dévoiler ce qui est dissimulé. Pour lui, il faut organiser les images par thème de façon à ce que la vérité découle de l’ensemble.
Nous ne pouvons parler de documentaires sans mentionner le père fondateur de cette vaste catégorie. L’explorateur américain Flaherty. Bien que Flaherty et Dziga Vertov aient deux visions entièrement opposées dans le traitement et la perception de documentaires ils ont tous les deux essayé de capter la « vraie » vie (Mais la recherche de la « vérité » n’entraîne t-elle pas avec elle un espace fiction ?).Bref, leurs différentes méthodes vont continuent à influencer le cinéma direct :
- Alors que pour Vertov tout le documentaire se fabrique au montage, pour Flaherty la prise de vue est l’étape la plus décisive du résultat final.
- Le montage qu’employait Flaherty nous remonte au montage narratif de Griffith, alors que, comme élaboré plus haut, Vertov rassemblait ses images par thèmes sans récit linéaire.
Descendants de Flaherty : Pierre Perrault ou Jean Rouch
Descendants de Vertov : Chris Marker ou Van der Keuken
Le cinéma restera muet jusqu’à la fin des années 20. Une fois le son introduit, le documentaire deviendra non pas parlant mais parlé. La voix off sera très utilisée. Les documentaires deviendront des images commentées par des voix enregistrées en post en studio. Il va falloir attendre 1959 pour que le son devienne synchrone, grâce à des magnétophones mobiles (outils), et que le cinéma direct émerge.
Ce documentaire parlé servira surtout de propagande lors des règnes des grands empires de guerres sur le monde entier. Après ces longues périodes il a fallu retourner les images, révolutionner le documentaire et le libérer de son statut propagandiste. Et pour cela il a fallu remettre en question la représentation du monde à travers le cinéma, le rapport voix/images et film/spectateurs, spectateurs souvent traités jusqu’alors en tant qu’otages d’une et une seule vérité selon la propagande diffusée ! De nouveaux cinéastes, tel que Marker et Rouch, conscients que le monde est à revoir et conscients de ce qu’est le cinéma et de ce qu’il doit cesser d’être (propagande pour le documentaire et spectacle de compensation pour la fiction) vont réinventer le documentaire commenté avant l’émergence du cinéma direct. Ils ont compris la nécessité de l’art de tenter d’exprimer l’inexprimable, l’insupportable. Ils vont redistribuer les relations entre l’image, la parole et l’évènement et leur donner de nouvelles relations, de nouveaux sens. Par exemple chez Marker, la voix va interroger les images du monde « (…) par un jeu de conjonctions poétiques ou de disjonctions ironiques ou fantastiques entre l’image et le commentaire. Faire des trous, souligner le manque à voir ou l’insuffisance du dire, ou au contraire faire saillir l’insupportable excédent de l’image (en cruauté, en crudité), faire parler l’image et imaginer par le mot, mettre ainsi l’imaginaire du spectateur au travail contre le banal (…) » (L’épreuve du réel à l’écran essai sur le principe de réalité documentaire 2ème édition, François Niney, éd. De Boeck Université 2002, p.96)
Ce renouvellement que nous pourrons qualifier de révolution, a engendré de nouvelles règles ou plutôt perspectives. Parmi lesquelles l’image n’est plus toujours explicite, le spectateur (qui peut et est sensé voir d’autres images que celles qu’on lui montre) est suscité à réfléchir, à puiser et révéler les images cachées derrières celles qui sont montrées. La voix devient incarnée, surtout chez Resnais et Marker, même si l’énonciateur n’est pas vu à l’écran. Le discours se fait à travers la relation entre l’image et la parole indépendamment de l’énonciateur. «( …) dans les documentaires de Resnais et Marker, la voix a un visage : celui des images. C’est que ça nous regarde (au deux sens de l’expression) (…). Elles nous questionnent, comme la voix que nous entendons les interrogent et interpellent le regard que nous posons sur elles. » (L’épreuve du réel à l’écran essai sur le principe de réalité documentaire 2ème édition, François Niney, éd. De Boeck Université 2002, p.100). Par conséquent, le montage devient de plus en plus significatif et expressif. Il doit pouvoir communiquer au spectateur non seulement le dialogue entre les images et les paroles mais aussi et surtout le dialogue entre les images et ce qu’elles suggèrent comme pensées et réflexions chez le spectateur, en d’autres termes son discours intérieur. Le statut du spectateur devient à son tour de plus en plus élevé. Il est de plus en plus considéré comme une personne capable de réfléchir et de remettre en cause le monde. Il n’est plus otage d’Une vérité, mais maître de ses pensées.
Les cinéastes iront jusqu’à mettre en scène dans les documentaires, mais toujours par soucis de montrer le plus possible une certaine situation du réelle. Le premier exemple serait la fameuse scène de la chèvre fusillée dans « Terre sans pain » (1932) de Luis Bunuel.
En 1948, un film américain particulier aussi bien par sa technique que par son approche originale voit le jour. « The Quiet one » de Sidney Meyers. Long métrage tourné en caméra légère 16mm et en son synchrone, l’originalité de ce film réside dans sa fiction introduite en milieu réel. Nous remarquons la persistance de ce dilemme, problématique seconde posée au début de l’étude, entre la fiction et la réalité. Ce film adopte un style, un traitement documentaire d’une fiction. Cette approche sera héritée et utilisée par plusieurs grands cinéastes parmi lesquels Shirley Clarke dans « The connection » (1961) et « The cool world » (1963) et par l’un des plus grands cinéastes / producteurs du cinéma direct, Fred Wiseman.
Au début des années 50, la télévision fait son invasion dans le monde. Elle va très tôt devenir le premier débouché des documentaires, ce qui est le cas jusqu’à nos jours. La production de documentaires va s’accélérer considérablement. Il fallait avoir constamment des images, et donc les actualités se voient de plus en plus filmées.
« On the Bowery » (1956) de Lionel Rogosin, marque un tournant. C’est le documentaire qui anticipera l’esthétique de cinéma direct.
Partisans de l’école de Grierson et Jennings, des jeunes britanniques comme Lindsay Anderson, Karel Reisz et bien d’autres, vont valoriser les classes laborieuses mais non plus pour un éloge de l’union nationale mais pour contester leur condition de vie. Un exemple représentatif serait « Everyday except Christmas » (1957) de Lindsay Anderson. Avec son rythme progressivement soutenu par le montage et ses prises de vue poétiques, cette œuvre, tournée en 35mm raconte 24h de la dure vie des travailleurs des marchés de Covent Garden.
Plus impressionniste, « Nice times » (1957) de Claude Goretta et Alain Tanner, tourné en une nuit autour du Piccadilly Circus, va annoncer l’esthétique du cinéma direct par sa liberté de mouvement, sa saisie des gestes et des visages, ses effets de son ambiants et son image granuleuse.
De plus en plus, les films vont donc subir des nouveautés. Ce qui était auparavant écarté du scénario se voit introduit, utilisé, et usé. La nouveauté qui marquera le plus le cinéma à venir, le cinéma direct, c’est celle concernant les personnages. Ils ne sont plus « personnages » mais personnes, elles sont et deviennent sous nos yeux ce qu’ils sont en réalité. Ils fusionnent avec l’objectif de la caméra, ils ne constituent plus un œil extérieur critique, mais un œil accompagnateur, discret (allant de la caméra participante de Rouch à la caméra observatrice à la Flaherty de Leacock). Ces personnes deviennent plus importantes que l’action et se trouvent réunies à l’indicatif présent, présage du cinéma direct que nous retrouvons dans le néoréalisme italien. Quelques rapprochements intéressants pourraient d’ailleurs se faire entre le cinéma direct à venir et le néoréalisme. Outre le temps présent utilisé dans l’un et dans l’autre, les « acteurs » non professionnels, ou plutôt les personnes filmées, contribuent - dans les deux - à l’élaboration des dialogues et du déroulement de l’histoire, dans des décors naturels… « « La Terre tremble » est un des rares documentaires joués par des autochtones qui atteigne à cette plasticité, au sens où l’esthétique épouse (et pousse) le naturel avec une telle justesse de ton(s). » (L’épreuve du réel à l’écran essai sur le principe de réalité documentaire 2ème édition, François Niney, éd. De Boeck Université 2002, p.130)
Pour le cinéma direct, l’événement n’est pas/plus l’étonnant ou le scénario écrit mais la vie ordinaire, le spontané, le présent. Le suspense attendu se voit remplacé par l’éblouissement d’une réalité entrain de se façonner. Ce cinéma vaut par ce que vaut la vie des personnes filmées.
Le besoin de recherches sur la vie au quotidien, s’est présenté. Il fallait trouver ces gens, ordinaires, à travers lesquels les cinéastes avaient beaucoup à dire, chacun à sa façon, dans son style (Perrault avec la parole, Brault avec sa caméra portée…). Il fallait donc quitter les studios et s’aventurer sur le terrain « réel » avec des équipements légers permettant plus de liberté tant sur le plan physique de la personne manipulant l’équipement, ou sur le plan physique de l’ équipement même, et surtout permettant aux cinéastes de moins violer l’intimité des personnages filmés avec leurs équipements qui pendant longtemps étaient remarquablement envahissants et lourds. La caméra portative 16mm conçu d’abord pour équiper les opérateurs au front leurs permettant de faire des films de formation militaire, s’est trouvé plutôt à parcourir les rues et à tourner des scènes de la vie quotidienne. Les cinéastes se mirent alors à bricoler des caméras légères, telle que les caméras Auricon ou Arriflex, et se mirent à revendiquer et à essayer de créer des équipements permettant un enregistrement sonore synchrone sur le terrain. Dans « O dreamland » de Lindsay Anderson, on a essayé de compenser le son synchrone par des superpositions de différents sons enregistrés. Les Coutant (caméra Eclair), Kudelski (magnétophone Nagra) puis Beauviala (caméra Aaton) vont inventer alors des caméras épaules et des magnétophones synchrones et portables. Les premiers expérimentateurs canadiens de la caméra portée et parlante seront Terrence Macartney-Filgate et Wolf Koenig.
Le cinéma direct saisit dans le « personnage » la limite qu’il franchit pour entrer dans la fiction qu’est le tournage, fiction au sens où le tournage n’est pas une partie de la réalité quotidienne, et de le tolérer au point de le considérer un présent inséparable de l’avant et de l’après, du passé et du futur. De l’accepter au point de l’oublier. C’est effectivement le but du cinéma direct, d’aboutir à un avant et un après qui coexistent avec le présent, donc avec la période du tournage, donc avec l’image. Et non pas d’essayer de créer une réalité telle qu’elle aurait existé si ce présent étranger à l’avant et à l’après n’était pas.
Ce cinéma rompra avec la magie des héros, des studios, et des répliques et posera sa caméra au centre du monde réel. « Peut-être s’agit-il de fonder enfin notre propre anthropologie : celle qui parlera de nous, qui ira (…) interroger ce qui semble tellement aller de soi que nous en avons oublié l’origine.(…). Interroger ce qui semble à jamais cessé de nous étonner. Nous vivons, certes, nous respirons certes ; nous marchons, nous ouvrons des portes, nous descendons des escaliers, nous nous asseyons à une table, nous nous couchons dans un lit pour dormir. Comment ? Où ? Quand ? Pourquoi ? » comme l’écrit Georges Perec dans sa protestation « Approche de quoi ? » à la fin des années 60 (L’infa-ordinaire, Seuil, 1989 in L’épreuve du réel à l’écran essai sur le principe de réalité documentaire 2ème édition, François Niney, éd. De Boeck Université 2002, p.132).
Si Richard Leacock sera le précurseur du cinéma direct aux Etats Unis surtout avec un essai de style direct « Primary » (1959) (au tournage alors que Macartney-Filgate utilisait une vieille caméra Arriflex bruyante, Leacock avait une Auricon modifiée qui utilisait des bobines de deux minutes et demi et qui était reliée par un câble au magnétophone. Et le montage se faisait souvent durant les mêmes jours, directement après le tournage !), Michel Brault encouragé par le chef opérateur de « Primary », Macartney-Filgate à utiliser la caméra épaule, sera un des piliers francophone de ce courant. « Et de quel œil s’agit –il ? D’un œil qui entend les visages, d’une oreille qui voit les paroles. (…) Aussi bien méprise-t-il les trépieds qui sont incapables de côtoyer, d’accompagner. Au contraire sa caméra bouge, avec lui, elle suit, devance, rencontre, salue, s’empresse, s’attarde au rythme de l’homme lui-même, lui permettant de quitter le rôle de témoin distant pour devenir un acteur présent, impliqué, engagé dans une aventure. » (Michel Brault cinéaste, par Pierre Perrault, Caméramages, Edilig, Paris 1983, p.18 in L’épreuve du réel à l’écran essai sur le principe de réalité documentaire 2ème édition, François Niney, éd. De Boeck Université 2002, p.136). Michel Brault sera l’opérateur de plusieurs documentaires du cinéma direct, parmi lesquels la trilogie de l’Île aux-Coudres de Perrault « Pour la suite du monde » (1962), et « Chronique d’un été » (1961) de Jean Rouch. Pour lui, le cinéma direct est né lorsque le son à rejoint l’image.
Certains attribuent la première prise de son synchrone au cinéma à « Les raquetteurs » (1958) filmé par Brault avec Gilles Groulx au montage et Marcel Carrière au son. Cependant uniquement 17 sec de ce film sont tournés en son synchrone, et durant lesquels ont voit d’ailleurs dans le cadre le preneur de son entrain de faire son enregistrement mais qui se confond parfaitement avec le contexte de la scène. Ce film présente aussi un autre intérêt que celui du son synchrone, c’est qu’il reflète l’approche du sensible cinéaste qu’est Brault, le grand angulaire technique souvent adoptée par Brault. Lors d’un entretien avec lui il déclare « Pour travailler au grand angulaire, il faut que tu voies les gens, que tu sois près d’eux. Si tu arrives à les filmer et s’ils continuent à vivre pendant que tu es près d’eux, c’est qu’ils t’ont accepté dans leur groupe. Donc tu ne les violes pas puisqu’ils savent que tu es là à côté d’eux, ou, s’ils ne le savent pas, tu leur as donné toutes les chances. » (entretien avec Arthur Lamothe, La Presse, Montréal, 12/8/1961 in L’épreuve du réel à l’écran essai sur le principe de réalité documentaire 2ème édition, François Niney, éd. De Boeck Université 2002, p. 139). En effet, « Il s’agit d’un véritable changement d’angle, d’une nouvelle approche (…) Ce cinéma direct (…) se situe de plain-pied avec le sujet, jouant d’une empathie qui le rapproche de la vision humaniste de Flaherty (…) » (L’épreuve du réel à l’écran essai sur le principe de réalité documentaire 2ème édition, François Niney, éd. De Boeck Université 2002, p.139). Brault trouvera toujours la technique la plus adaptée au tournage, autre exemple, lors du tournage de « Pour la suite du monde » (1962) de Perrault descendant de Flaherty, Brault opta pour la longue focale et éloigna sa caméra des personnages, donc de là où la prise de son se faisait, le plus possible pour se défendre du son du moteur de la caméra.
Un des autres premiers documentaires ayant un son synchrone est « Bientôt Noël » (1958) cosignés par Michel Brault, Georges Dufaux, Macartney-Filgate et Wolf Koenig. Cependant le son synchrone reste primaire, son ambiant, et demandes des enfants à un père Noël sont pris sur le terrain. (plutôt posé, ce court métrage rappelle cependant par son plan tourné à la hanche « Corral » (1954) de Colin Low).
Nous remarquons que durant les années 60, les expérimentations avec la caméra 16mm et le son synchrone qui se voyait s’affirmer de plus en plus augmentaient et les coréalisations se multipliaient témoignant alors de l’esprit d’équipe et de recherches de cette époque. Les films deviennent collectifs et les fonctions bougeaient, des opérateurs différents opéraient sur le même documentaire, les producteurs étaient cinéastes… un des films collectifs emblématiques du cinéma direct, « La lutte » (1961) de Michel Brault, Marcel Carrière, Claude Fournier, et Claude Jutra. Ce film démystifie le wrestling, il apprend au spectateur comment les catcheurs se préparent pour faire du spectacle, et jouer leur rôle devant la foule. Tourné en 1 soirée avec 6 caméras et 6 caméramans avec aucun commentaire, « La lutte » conserve l’improvisation poétique caractérisant la plupart des films du cinéma direct malgré son sujet macho. Autre film aussi important que « La Lutte » est celui pour lequel plus de 11 opérateurs et un réalisateur se sont réunis pour tourner 1 jour durant, et découvrir 1 journée et une nuit de la vie d’un quartier « A Saint-Henri le 5 septembre » (1962) de Hubert Aquin et dans lequel le commentaire de Jacques Godbout ne manque pas de remettre ironiquement en question la vérité de ce cinéma « direct ».
Autre tendance de cette époque est une orientation vers les sujets people, stars … en témoigne de cela « Lonely Boy » (1962) de Roman Kroitor et Wolf Koenig sur Paul Anka. Le film fait partager au spectateur l’intimité de la star, les coulisses et les préparatifs des concerts, il ne se limite pas à des entrevues statiques et banales, il brise le masque de la star et nous introduit la personne soulignant la solitude particulièrement, état que le spectateur est loin d’imaginer qu’il pourrait être vécu par une star. Autre exemple « Toronto jazz » (1964) de Donald Owen et beaucoup d’autres…
De grands cinéastes commençaient durant cette période, à quitter la télévision, qui auparavant semblait leur octroyer aussi bien l’audience que le financement. Mais de plus en plus la télévision fixait de nouvelles règles, de nouveaux formats de plus en plus rigides (allant des choix des sujets au montage manipulé pour aboutir à une structure dramatique) au sein desquels les artistes se trouvaient étouffés. Ils se sont trouvés contraint à délaisser l’usine qu’est devenue la télévision et de s’octroyer le statut de cinéastes indépendants afin de pouvoir développer ce cinéma direct.
Ajoutons à tout cela un avantage important du cinéma direct, ce dernier permet de saisir sur le vif un moment critique et donc de lui renforcer son suspense et de le remettre en cause. « The chair » (1962) de Richard Leacock, Don Pennebaker et Gregory Shuker constitue un exemple du genre. La construction du film par des plans mobiles, haletants qui vont suivre en montage alterné la préparation d’une chaise électrique qui attend un condamné, et la bataille de deux avocats essayant d’obtenir la grâce de leur client. Remarquablement cadré et rythmé, le film emploie un système de type policier en alternant entre la tension et la détente et suscite chez le spectateur aussi bien malaise et surprise que réflexions critiques : est ce que la prison est un endroit de punition ou de réhabilitation ? Qu’est-ce que le repentir ? Peut-on parler de justice si le criminel n’a pas droit au repentir ?... outre cela, ce film est la preuve que le cinéma direct peut atteindre une prétendante objectivité (puisque l’objectivité reste souvent subjective). Cette objectivité critique sera très travaillé chez Fred Wiseman qui viendra un peu plus tard que les autres sur le terrain du cinéma direct (son premier film « Titicut follies » sort en 1967).La pratique de l’observation des institutions et de la société de Wiseman sera différente de celles des frères Maysles (cinéastes du direct), plutôt influencé par leurs études en psychologie, et différente de celle de Leacock, physicien de formation, plutôt tentant de saisir l’objectivité du quotidien.
Bref, récapitulons un peu les traits majeurs de cette révolution tant sur le plan technique que sur le plan de l’approche, qu’est ce cinéma direct : représentation de commerces, de peuples ou de chanteurs en représentations… sans scénario ni mise en scène mais une mise en situation, priorité au plan séquence tournée en caméra, oreille autant que œil, portée légère (le plus souvent pour ne pas, dire toujours, caméra 16mm), avec un grand angulaire pour pouvoir plus accompagner le sujet, utilisation du zoom pour serrer les visages et capter les gestes, plus de proximité avec le sujet filmé, en son direct et sans interviews statiques, mais avec des recueils de dialogues, de monologues et de discours qui guident le montage, le cinéma direct devient un analyseur social à travers des personnages plus convaincants que jamais.
Durant les années 60 le rapport fiction/réalité devient de plus en plus ambigu. Plusieurs cinéastes adhéraient à la perception de Rossellini, qui pour lui, quelque soit l’effort fourni pour créer une fiction, un film restera le documentaire de son tournage. Et la limite entre fiction et documentaire va se dissoudre petit à petit. Surtout qu’aussi, pour faire un film, il y aura obligatoirement des mise en scène, quelques primitives soient elles, l’angle choisi par la caméra n’est-il pas une mise en scène, n’est il pas une transformation de la réalité en une réalité filmable ? Les contradictions persisteront jusqu’en 1964, où la boucle sera bouclée, il n’y a plus de limite, et documentaire et fiction seront confondus. Les outils de direct seront utilisés pour faire des fictions, tel que « Le chat dans le sac » de Groulx, fiction traitée avec les outils du direct, son synchrone… mais qui sera tournée en 35mm avec la liberté du 16mm et de façon à ce que le spectateur ait l’impression que c’est du 16mm. Ce film présente un mélange intéressant entre la fiction et les acquis du documentaire. Autre exemple, Abbas Kiarostami, le cinéaste iranien, qui utilisera aussi dans ses fictions les outils du direct.
Le cinéma direct, tournant dans l’histoire du cinéma du réel, continuera à influencer les cinéastes jusqu’à nos jours.
Léa Bendaly
Mai 2009
Il est clair que pour aborder les thèmes traités par le réalisateur de la grande bouffe, dans ses œuvres il nous faudra écrire des pages et des pages. Il est d’ailleurs très surprenant qu’il n y’ait toujours pas d’études approfondies sur ce grand maître du cinéma.
Nous essayerons donc de nous « limiter » au thème de l’homme, de la femme et de l’enfant dans l’œuvre ferrérienne, bien qu’elle soit souvent indissociable de quelques autres thèmes. Comment par exemple, pourrons nous parler de l’homme et de l’enfant sans parler de l’homme-enfant, et donc de la virilité de l’homme, autre thème souvent abordé par ce réalisateur marginal venant du monde du monde de la médecine animale, et qui ne manque pas d’ailleurs d’élaborer aussi ce côté animal de l’homme. Comment donc cibler ce thème sans pour autant s’aventurer à « à côtés » ? Tâche délicate concernant l’œuvre de Ferreri, qui lui, cible toujours à côté pour faire passer exactement le message recherché.
Nous traiterons ce thème surtout dans trois des plusieurs œuvres de Ferreri.
Dillinger est mort, point tournant dans l’œuvre ferrérienne, La grande bouffe, long métrage considéré comme scandale, et Pipicacadodo dont le titre italien traduisait plus la sensibilité du film ; Chiedo asilo, asile dans les différents sens du mot, asile, refuge, école maternelle. Une meilleure traduction du titre, ou du moins, une plus intéressante, serait alors : Je demande refuge.
L’homme
L’homme, est personnage central, voire presque unique dans Dillinger est mort. Le pré générique du film est une scène qui se déroule dans une usine à fabrication de masques protégeant l’être humain de matières chimiques voire nucléaire au cas d’une guerre. Le collègue de Piccoli tient alors un discours interminable essayant de justifier la situation dans laquelle l’homme se trouve, la réalité de la société contemporaine (notons que les œuvres de Ferreri sont toujours incluses et influencées par leur contexte de vie réelle même si elles gardent leur atout d’intemporalité). Réalité qui rend l’homme unidimensionnel, le réduit donc à une seule et unique dimension qui est celle de l’adaptation. L’adaptation à l’évolution hyper rapide de cette société postmoderne ou même hypermoderne. Piccoli lui prête sourde oreille et ne s’intéresse point à ses justifications. Ferreri alors trace à travers lui le portrait d’un homme rebelle vis-à-vis de sa société, vis-à-vis de la société de consommation hypermoderne, qui ne cherche pas à justifier son unidimensionnalité mais plutôt à la changer, à l’aliéner. Qui donc est apte au changement, prêt à la révolution plus que l’enfant ? Ferreri annonce déjà alors ce côté de Glauco.
Dans ce film où le « jeu » se confond avec le « je », Ferreri traduit l’individualisme auquel cette post modernité invite, d’une façon très simple mais certes efficace. Il fait un film égocentrique. Qui tourne autour de l’homme dans cette société en tournant autour d’un seul et unique homme. Glauco.
Après ce pré générique, Glauco se dirige en voiture vers sa demeure. Il sort d’une boîte, l’usine, se met dans un autre, la voiture, pour arriver à la troisième sa maison où se déroulera la majorité du film. Demeure à son tour constitué de boîtes… bref, l’esthétique n’est pas l’objet de cette étude, mais il a fallu s’arrêter sur ce point à travers lequel Ferreri souligne la condition de l’homme.
Une fois à la maison, la femme de Glauco est au lit migraineuse. Et la bonne plutôt dans sa chambre. Nous reviendrons sur les femmes de ce film plus loin dans la partie consacrée à elles.
L’homme dans ce film, n’est il pas échantillon, ou représentant de la condition de tous les hommes de cette société ? Voilà une métonymie qui serait intéressante !
Piccoli, une fois qu’il a endormi sa femme, sa lente et froide évolution de sa rébellion va petit à petit se manifester. L’agent de cette société en décadence se révolte, mais certes, à sa manière, à la manière ferrérienne (après tout, ne puisons nous pas dans les personnages de Ferreri les différentes facettes de ce grand réalisateurs ?)
Afin de survivre à cette épidémie d’hyper modernité, la société industrielle se doit de créer des loisirs et des échappatoires. L’homme peut se permettre d’exercer des activités puisque dans cette société la production est en constante augmentation, et donc ainsi sont les revenus. Pire encore, l’homme est obligé de décharger, sinon il ne pourra pas survire. Cet étouffement collectif aliénant de la « production » « consommation » et « industrialisation » pousse l’individu à la satisfaction matérielle.
Glauco est un prototype d’un membre de cette société post industrielle. Ce designer de masques industriels ne manque pas d’exercer ses loisirs préférés. Piccoli partage avec nous, spectateurs, ses loisirs et ses moments de vacances, où il passe la majorité de son temps à projeter ses bobines super 8 à les regarder et à jouer avec . On ne peut pas aliéner l’individu sans rien lui donner en contre partie. Piccoli adhère-t-il à ce schéma ? Certes il s y adapte ! Mais le film révélera petit à petit l’ennui et la révolte de Glauco, passant par la sourde oreille prêtée à son collègue au calendrier qu’il feuillette avec des photos de guerre hideuses (causées par cette société industrielle, on voit les masques portés par les soldats) au l’uxoricide et au voyage final à Tahiti. Ce voyage se caractérise par l’effet rougeâtre du soleil et bientôt de toute l’image ; le rouge étant la couleur de la révolution.
Glauco manifeste de façon individualiste sa rébellion. Même dans sa révolte il représente cette société qui fait de l’individu un roi, mais qui le réduit à une seule dimension.
La solitude est très éminente dans ce film. Un seul personnage principal, ou même un seul personnage tout court, porte tout le film. Un individu homme roi. Inutile de noter d’ailleurs le mutisme de cette œuvre. L’absence de mots et de dialogues (à l’exception du pré générique) souligne aussi cette solitude. Mais aussi, notons que Ferreri est un cinéaste dont le but premier est de faire du cinéma pour tout le monde, et non pas pour nous, cinéphiles critiques, publics restreints et sélectionnés, si nous pouvons nous permettre de nous y assimiler. Bien que la plupart qualifierait Dillinger est mort de film « aristocrate», nous ne pouvons tourner le dos à son côté « presque » documentaire du réel quotidien, souvent vide de sens (certes en apparence). Cette facette du film ne peut que toucher tout spectateur sensible, qu’il soit « aristocrate » ou pas. Ferreri est avant tout observateur.
Ce sont les hommes qui sont à l’origine de cette société asphyxiante, hypermoderne et industrielle.
La rébellion de Piccoli se manifeste aussi lorsqu’il se refuse de manger ce que sa femme lui a préparé. Une bouffe plutôt « fast food », congelé, sans amour, sans chaleur. Il décide alors de se préparer un dîner, et de prendre tout son temps en faisant mijoter son repas. C’est en effet une forme de révolution ou plutôt de rébellion contre cette aire d’hyper rapidité. Tout au long du film, l’homme, Glauco, est soit en train de cuisiner soit en train de manger. La bouffe constitue une partie importante de ce film, et atteindra son apogée dans La grande bouffe. En cuisinant, l’homme ne se console t- il pas avec sa partie féminine ? Ne remet- il pas en question son couple ? La cuisine étant en effet l’endroit légué à la femme dans cette société crée par l’homme.
Arrêtons-nous un bref moment sur le prénom que porte cet homme, « Glauco », le personnage principal du film. Glauco ou peut être « Glaucos »? Glaucos dans la mythologie grecque est une divinité marine (nous remarquons chez Ferreri souvent des références à la mythologie). Cette divinité était au départ, selon certaines légendes, un simple mortel, un pêcheur. Il découvre un jour, comme par magie une herbe particulière qui le rend immortel. N’est ce pas là des similarités flagrantes entre notre Glauco et Glaucos ? Glauco n’a-t-il pas découvert ce pistolet comme par magie ? De façon assez bizarre presque non crédible ? Et ce pistolet n’est il pas l’outil qui l’a transformé en homme libre à l’instar de l’herbe qui a transformé Glaucos en homme immortel ? Nous pouvons alors conclure, que pour Ferreri, l’immortalité n’est autre que la liberté. Rien ne vaut la liberté, comme rien ne vaut l’immortalité. L’homme n’est il pas toujours à la recherche de l’immortalité, voulant s’assimiler au Créateur ? La liberté et le cinéma ne sont ils pas les outils clefs pour atteindre l’immortalité ? En outre, Glaucos est en effet une divinité marine, et lorsque Glauco atteint sa liberté, ne plonge t il pas dans la mer, avec un collier autour du cou, rappelant vivement les figures mythologiques ? (colliers qu’il prend d’un des tiroirs de sa chambre, donc la métamorphose en divinité marine, avait commencé exactement au moment où l’uxoricide a été commis.
« Quand le film s’achève Glauco vit les termes d’une trilogie poétique : rêve / départ/ androgynie (...). Il a changé de peau et de structure mentale. Même s’il lui a fallu emprunter les voies de la régression et du meurtre, il a conquis sa liberté (…).Le bateau à pour destination Tahiti, et ce n’est pas un hasard. Dans sa délivrance, Glauco demeure aliéné, il reste un cliche : le bourgeois qui aspire à des îles enchanteresses (mais « commercialisées »). On a les bateaux qu’on mérite. Cependant l’éveil s’est produit. Glauco a vécu dans sa chair les deux postulations de l’homme : l’amarrage et la fuite. Il a cessé d’être monolithique. » (1)
L’homme est donc certes au centre de l’œuvre ferrérienne. Pour Ferreri, l’homme unidimensionnel est constamment à la recherche de ses racines pour pouvoir résister à ce courant fort, et évoluer ; racines qu’il recherche par exemple dans la nature, comme un retour à l’homme primitif. Le jardin de la demeure de Glauco en témoigne. Mais certes tout à l’air artificiel. Il essaye de se reconnecter aussi à ce côté primitif en cuisinant de la viande. La viande, la chair, étant la nourriture essentielle des hommes primitifs. Ce côté d’homme primitif atteindra aussi son apogée dans La grande bouffe lorsque Piccoli, danse avec la tête de l’animal tué, chassé. Nous dirons presque un rituel qu’il exécute !
Ayant une femme presque absente dans sa maison, Glauco, va « faire le singe ». Il va faire tout ce que normalement lui aurait été interdit. Il obéira à ses instincts comme un animal. Il couchera avec Sabine la bonne, toujours en jouant avec le culinaire, objet représentant le surplus, les excès de cette société de consommation (Moult seront les accumulations dans ce film qui nous ramèneront aux excès et aux surplus de cette société de consommation aliénante). Inutile de rappeler, que là aussi, l’apogée sera dans La grande bouffe. Il va avoir aussi des comportements très enfantins. Il va jouer avec ce révolver qu’il a trouvé. Il va le colorier et le rendre clownesque. Cet objet symbole de virilité par excellence sera entre les mains d’un homme-enfant. Et voilà que nous retrouvons alors dans Dillinger est mort un homme animal, enfant, chose que nous retrouverons très souvent dans les films de Ferreri. Dans Conte de la folie ordinaire, Ben Gazzara n’est autre qu’un homme autodestructeur dirigé par ses instincts les plus basiques. Il est à la fois animal, et à la recherche de la mère. A travers ses relations féminines, il cherche cette chaleur utérine, et essaye littéralement d’y retourner avec une des nombreuses femmes qu’il côtoie.
L’homme de cette société est aliéné par tout ce qui l’entoure. La télé, la radio, sources de divertissement en principe, deviennent source de frustration. Dans le film, c’est à travers la radio que Glauco entend une de ses innombrables disputes avec sa femme…Tout est aliénant. L’homme fait face alors à un « sans issu », à une impasse.
Dillinger est mort. Nous nous demandons ce que Dillinger vient faire dans ce film. Dillinger est un gangster américain. Tueur en série, individuel (nous revenons alors à l’individualisme de cette société représenté alors par un tueur individuel et non pas par exemple par un membre de la mafia, qui, lui, ferait partie d’un groupe). Glauco est fasciné par Dillinger. Il va, en utilisant le revolver de Dillinger, jouer à Dillinger (comme le ferait en enfant, thème que nous aborderons plus tard dans cette étude : l’enfant). Il va alors devenir un nouveau Dillinger et va donc tuer sa rivale dans cette société, sa femme. Il va donc non seulement être un nouveau Dillinger, mais aussi un nouveau Caïn.
Le meurtre de la femme commis par l’homme, autrement dit, l’uxoricide, est fondateur et fondamental dans ce film. C’est le moyen idéal de tourner la page et commencer une nouvelle vie. Il va éliminer l’obstacle à la liberté : la femme. Pour devenir une nouvel Adam, il va falloir se débarrasser de son ancienne Eve, Eve fidèle à cette société de consommation. Une fois le meurtre accompli, l’homme, comme Caïn, est jeté au large, est libre.
« Refusant la société, les hommes décrits par Ferreri n’opposent qu’une défense passive à l’agressivité de l’univers. Leur démission face à la folie les conduit à l’autodestruction, en douceur, comme s’ils voulaient disparaître dans la volupté, jouissant une dernière fois de leurs prétendus privilèges d’hommes, dans une contemplation négative. A bout de souffle, de course, de vie, isolés et perdus, les goinfres tragiques de La grande bouffe meurent, exécutés par le pessimisme de leur créateur, après avoir fait l’amour (monstre) avec une amante éléphantesque et câline et un amoncellement de plats confectionnés avec un soin manique (…) » (2)
Intemporelle mais appartenant au contexte de sa réalisation, La grande bouffe, demeure l’œuvre de Ferreri qui est considérée comme la plus scandaleuse par ses antagonistes. . Les années 70 sont connues pour leur renversement des normes. L’érotisme atteint son apogée, et les tabous sont révélés. La grande bouffe poursuit le même schéma de Dillinger. Même si les œuvres de Ferreri paraissent différentes l’une de l’autre, elles gardent toutes un même dénominateur commun, à savoir, la réflexion autour de l’homme, de la femme, de l’enfant, de la mort et du sexe au sein de la société.
Tout comme dans Dillinger est mort, La grande bouffe dénonce, la société de consommation, de surplus et d’excès à travers quatre hommes appartenant à cette société. Les quatre vont consommer avec excès de la nourriture jusqu’à en mourir alors que dans d’autres pays les gens meurent de faim. La bouffe devient un moyen suicidaire, elle devient le signe du désespoir qui précède la mort. Ferreri à travers ce long métrage tente de nous dire, et de nous avertir que « à force de téter les mamelles empoisonnées de la société de consommation, nous finirons bien par en éclater. »(3) Il traduit presque littéralement cette image avec le gâteau qu’Andréa Ferréol offre à Philippe Noiret dans la scène finale du film, gâteau sous forme de seins avec leurs tétons en fruits confits.
Cependant, si Glauco est révolté et tente d’échapper à cette société et de la changer éventuellement, les hommes de La grande bouffe manifestent leur révolte autrement. Incapables de détruire cette société, ils s’autodétruisent, donc détruisent l’agent masculin de cette société, en espérant donc la dissoudre. Cependant la femme résiste, elle est responsable de la création de cette nouvelle société envisagée par le cinéaste.
L’homme est souvent seul dans l’œuvre de Ferreri.
Flagrante est la ressemblance entre l’homme interprété par Marcello Mastroianni dans La grande bouffe, et l’homme interprété par Ben Gazzara dans Conte de la folie ordinaire. Tous les deux sont des « don juan », avec une addiction au sexe. Tous les deux font l’amour pour satisfaire leur virilité, pour se prouver qu’ils sont virils. Ils sont incapables de se contenter d’une seule femme.
Revenons aux portraits de ces hommes que l’on voit dans La grande bouffe, film « bouffographique » et presque pornographique, ils mangent non pas pour se nourrir et pour vivre, mais plutôt pour mourir. Marcello, Philippe, Ugo et Michel ont chacun leurs particularités Ici le cinéaste propose un échantillon plus représentatif de cette société de consommation que celui proposé dans Dillinger (notons que pour certains, Dillinger reste plus représentatif, plus abouti que La grande bouffe).
Marcello, pilote d’avion et don juan, manifeste le même complexe de Serking. Il a aussi une boulimie de femme et le besoin incessant de séduire. Coureur de jupons, il est dans un état d’insatisfaction constante. Pour fuir cette image de soi qu’il n’aime pas, il essaye de multiplier ses conquêtes.
Ce vieux garçon, non marié, étant constamment à la recherche de femmes, une fois celles-ci ne sont plus avec lui à la maison, il sent le besoin de fuir et ne veut plus rester et continuer à manger pour mourir. On dirait qu’il veut se remplir de « femmes », en mangeant jusqu’à la mort, il se remplit de leur chair. Ici on pourrait aller jusqu’à dire qu’il « se remplit de chair de femme ».
Les femmes pour lui, sont plus importantes et plus nécessaires que la nourriture. C’est Andréa qui va essayer de le retenir. Il ne réussira donc pas à s’enfuir. Il mourra en essayant d’échapper à son destin, fuite impossible Le complément de Marcello est Ugo. L’un est obsédé de sexualité, l’autre de bouffe et de cuisine .En fait, quand on est frustré sexuellement, on se défoule sur la bouffe !!!! Ce sont donc les deux facettes d’un même personnage : le macho Italien.
Ugo, restaurateur, est un homme de « chair », nous entendons par là, qu’il aime la bonne chaire, la nourriture. Ce penchant chez lui prédomine sur le « sexuel », contrairement à Marcello, qui lui est un homme de « chair » aussi, mais ses penchants et ses instincts sexuels passent avant son besoin de la nourriture. Ugo, ne rappelle t il pas aussi, par sa cuisine, Glauco qui prépare son repas tout le long de Dillinger est mort ? Mais Ugo ira au point de lier la nourriture à la jouissance sexuelle jusqu’à en mourir.
Par ailleurs, Philippe, juge de profession, (un des métiers les plus pervers) présente ce côté d’homme-enfant, dont la sexualité n’a pas encore abouti à maturité. Il est toujours au stade de la masturbation. Réapparaît là un autre thème souvent abordé par Ferreri, la crise de la virilité. L’homme dans les films de ce grand réalisateur, a tendance à flirter avec son enfance ; manifestant ainsi son besoin de retour au sein maternel, à la nostalgie de l’utérus maternel. Serking dans Conte de la folie ordinaire et Philippe dans La grande bouffe constituent sans doute les personnages représentatifs de cette nostalgie. Le premier va essayer littéralement d’y retourne, la tête en premier, dans le vagin de la femme, qui d’ailleurs l’appelle « Mon bébé », et le second manifeste cette nostalgie à travers son objet obsession, la photo d’une femme allaitant un bébé, le sein en l’air. Probablement c’est sa photo avec sa mère, ou peut être c’est sa nourrice, puisque c’est elle qui l’a élevé allant jusqu’à lui donner le sein dans son premier âge et à le masturber dans son âge adulte !
Michel, animateur de radio, suggère aussi des problèmes de virilité, il a une tendance homosexuelle qui se manifeste de plus en plus en avançant dans le film. Michel effectue des exercices de danses de ballets et va jusqu’à embrasser Marcel sur la bouche lorsqu’il découvre son corps gelé.
Ces quatre portraits évoluent dans un contexte favorisant le comportement instinctif, presque comme dans une jungle ! Chacun d’eux se laisse guider par ses instincts, ne s’impose aucune restriction. Nous affleurons là le thème de l’homme animal, souvent aussi dénominateur commun dans l’œuvre ferrérienne. Ces hommes s’autodétruisent certes, mais ils choisissent de le faire quand même en jouissant à travers la bouffe, et le sexe objet de désir et de plaisir. Mais aussi considérés comme pêchés. Ils sont aussi les instincts primitifs de l’homme, instincts que nous retrouvons chez les animaux. Bref, l’animalité n’est pas sujet de cette étude bien qu’il soit nécessaire de la mentionner puisque nous ne pouvons pas parler de l’homme et omettre catégoriquement son côté animal.
Dans ce contexte, le retour à l’homme primitif devient presque normal. Ferreri en fait allusion à plusieurs reprises déjà par cette consommation abondante de différents genres de viande (et de femmes d’ailleurs). Mais la scène majeur mettant en relief ce retour, c’est celle de la danse de Piccoli avec une tête de cochon, comme s’il accomplissait un rituel propre à cette _ère qui impose constamment des contraintes à l’homme, l’obligeant ainsi de consommer plus ou moins modérément, le privant alors de tout excès et surplus. Par cette allusion à l’homme primitif, Ferreri ne dénonce t- il pas cette société de consommation contre laquelle il se bat depuis Dillinger ? L’homme primitif n’est il pas aussi à moitié homme animal, conduit par ses instincts comme le sont les personnages de ce film ?
Bref, dans La grande bouffe, le double B, celui de la bouffe et de la baise, devient accaparant, il représente le joaillier de la prison dans laquelle ils vont mourir. Ce double B est un quadruple B dans le cas de Philippe, car aux B de la bouffe et de la « baise » (la baise reste au stade de la masturbation pour Philippe) viennent s’ajouter ceux de BéBé (compensant ainsi la baise, par l’instinct primitif de succion, et le retour nostalgique au sein maternel, ce sein « flétri » à force de « consommation ».
«La nourriture, la consommation, si vous préférez, permet de tout saisir de notre société » (4) disait Marco Ferreri.
Les quatre bourgeois de ce film décident de s’autodétruire avec la bonne bouffe : luxe que leur procure leur classe sociale,! Ferreri ne dénonce t-il pas là, l’idéologie de cette classe , voire même le prestige lié à la hiérarchie sociale des classes ? N’ayant plus l’âge de faire la révolution (comme dans Dillinger est mort ») les quatre copains décident alors de faire de leur corps le terrain de leur révolution ?
Afin d’essayer de cerner un peu plus l’Homme dans l’œuvre ferrérienne, trois portraits d’hommes sont intéressants à étudier dans Chiedo Asilo .
Paolo, l’ami de Roberto, qui vit dans la chambre d’enfance de Benigni, est le personnage qui ressemble le plus aux hommes décrits dans les autres œuvres de Ferreri. Fumeur, fatigué et dégoûté, il subit la société et se révolte à sa manière, en s’autodétruisant.
L’animateur, étudiant en théâtre expérimental, Luca, homme prématuré, dont la virilité n’est pas du tout manifeste, (ni barbe ni voix grave, avec des gestes de bébé), est un personnage ouvert aux changements (comme l’est l’enfant) et contribue à la préparation de la création éventuelle du « surhomme » dans un futur espéré proche (cf. la pensée de Nietzche sur le surhomme et son rapprochement avec l’œuvre ferrérienne dans la partie 2. La femme). Luca est entre les deux sexes. Il veut s’aventurer dans la plongée dans le gynécée féminin et retrouver son enfance. Luca et Roberto vont former un couple. Luca n’a pas encore assumé son âge adulte.
Et enfin, Roberto Benigni, le personnage principal, « l’instituteur pour qui la pédagogie est à refaire de A à Z afin que l’enfant (donc l’homme) cesse d’être coupé de son intégrité instinctuelle. »(5) Roberto Homme certes, mais enfant aussi ! Nous avons l’impression dans ce film que Benigni est un enfant attardé. C’est un homme qui ne veut pas grandir, qui ne veut pas cesser d’être enfant, qui voit à travers les yeux d’un enfant et qui vit et se comporte comme un enfant.
Lorsque les enfants de la maternelle entrent en troupeau dans la classe de Roberto, sur le rythme d’une musique interprétée par les « gardiennes du lieu » (comme dans un rituel), chargées de faire respecter la discipline, celui ci prend peur et se cache dans l’armoire. En effet, Il a peur de ce premier contact avec les enfants parce qu’il n’est pas une femme.
La scène de Roberto caché dans l’armoire est particulièrement intéressante. Dans l’obscurité de l’armoire, Roberto retrouve l’obscurité de l’utérus maternel. En passant la tête à travers l’armoire pour découvrir la classe, Roberto déchire la membrane utérine, transperce la poche amniotique et laisse apparaître sa tête et découvre le monde. Il ressemble au nouveau né, qui, pour exister et survivre attend qu’on le nourrisse, attend le sein et la chaleur maternelle. C’est une scène très importante d’accouchement. Il dévoile le mystère de l’accouchement aux enfants, toujours très curieux de ce processus. Lorsque Roberto sort la tête, le mystère est percé comme l’a été la membrane de l’utérus. Cette scène est presque répétée à la fin, lorsque Roberto voulait assister avec les enfants, à l’accouchement d’Isabella. Ces scènes viennent confirmer ce désir de revenir à l’enfance et la nostalgie de l’utérus maternel qui se concrétisera à la fin du film avec la noyade dans la mer/mère, utérus géant.
Cette nouvelle manière de se présenter aux bambins, en « naissant », en « venant au monde » et en établissant avec eux un contact tactile un contact charnel, les met tout de suite en confiance, et acceptent automatiquement et immédiatement Roberto dans leur groupe comme un frère. .
Même dans la scène la plus « violente » du film, lorsque les agents de police entrent armés chez Isabella enceinte, pour interroger Roberto, en la présence de la petite fille d’Isabella. Même avec un revolver pointé sur lui, Roberto agit comme un enfant. Ce trait est récurent dans l’œuvre de Ferreri. Glauco ne joue t-il pas avec son revolver comme un enfant ? Philippe n’a-t-il pas une sexualité enfantine ? Ben Gazzara n’essaye t il pas de revenir à l’utérus maternel dans Conte de la folie ordinaire ? Glauco en plongeant dans l’eau à la fin de Dillinger est mort ne revient t il pas ainsi à cet endroit tant désiré qu’est l’utérus de la mère/mer. Lorsqu’on demande à Roberto d’agir comme un adulte, n’y arrive pas, tout simplement il ne sait pas comment s’y prendre. Au commissariat il accuse sa compagne d’avoir les livres sur la révolution, et nie qu’ils sont les siens, tout comme un enfant accuserait son copain d’avoir commis le mal qu’il a lui-même commis pour ainsi essayer de se sauver. Tout comme un enfant Roberto n’assume pas ses actes, il ne sait pas assumer d’ailleurs. Roberto ira même jusqu’ à utiliser les WC des enfants, avec les enfants ! (une des scènes les plus choquante du film). Bref l’homme-enfant n’est pas l’objet de cette étude, nous nous contenterons de ces exemples pour uniquement souligner ce trait du personnage qui nous semble, quand même assez important au sein de notre réflexion dans cette partie sur le thème de l’homme.
Chiedo Asilo est un des films les plus pudiques de Ferreri, il se rapproche de Dillinger est mort. Roberto est un personnage en rébellion, aussi comme l’était Glauco. Il va briser les règles et mélanger la phase enfance à la phase adulte. C’est un personnage idéaliste. Pour la première fois chez Ferreri, le personnage principal pense pouvoir changer quelque chose. Dès le début du film, nous sentons un optimisme jusqu’alors souvent beaucoup plus implicite sinon absent dans l’œuvre ferrérienne.
La première rencontre de Roberto et de son alter ego Gianluigi installe déjà une pré complicité entre eux. Roberto a en fait eu dans son enfance presque la même « maison » dans laquelle Gianluigi se trouvait la première fois que nous le voyons à l’écran. Roberto partage avec lui ce souvenir d’enfance. En outre, sur la table devant l’enfant nous distinguons une maquette de la ville post moderne, des bâtiments construits en matière morte… devant quoi l’enfant reste muet, symbole de son désir d’échapper à cette ville asphyxiante. Nous remarquons ici la similitude avec Roberto qui, assez souvent dans le film, essaye de regarder le ciel, essaye de retrouver la liberté en laissant son regard s’évader à travers la ville, mais il se heurte désespérément à ces bâtiments morts de la ville. Tous les deux ont cette envie d’échapper à cet endroit, Roberto va réussir à la fin du film de s’échapper. Il va en Sardaigne, une des régions les plus pauvres de l’Italie, mais aussi une des plus naturelles, au bord de la mer, cet ’utérus maternel géant, où la célèbre noyade de la fin aura lieu. Roberto emmène avec lui les enfants, et certainement Gianluigi, en Sardaigne. Il leur propose ainsi une possibilité de mutations, de changements. Un envisagement d’une société nouvelle. Avec la noyade de Gianluigi, projection de Benigni petit, et de lui-même, nous comprenons que cette société nouvelle sera créée par la femme, le nouvel homme, et les enfants, Ferreri croit en la femme et l’enfant fortement.
Roberto dès les premières scènes du film, aborde les enfants d’une manière très originale et différente. La première fois en classe avec quelques élèves, il joue à la maîtresse, il leur dit qu’il est une femme et qu’il sera leur maîtresse et non pas leur « maestro ». Les enfants cependant, dès cet âge très jeune, s’avèrent être capables de distinguer entre les sexes, et refusent de croire à ce que Roberto leur propose. Pour eux, Benigni est un « maestro », et il impossible de briser cette identité de l’homme. Roberto tentait à travers cette expérience de se faire accepter mieux dans ce gynécée qu’est la maternelle en comptant peut être sur la naïveté des enfants. Les enfants sont tellement habitués à la femme dans ces espaces, que Roberto tente de jouer la carte de la féminité. Mais en vain. Il poussera ce jeu à l’extrême un peu pus tard, lorsqu’il viendra en classe « enceint », (nous pourrons là supposer alors qu’il sera le père du nouvel homme attendu et espéré) et réessayera d’affirmer son identité de femme au sein du groupe des enfants. Mais une fois de plus, les enfants s’opposent à cette identité falsifiée, et seront très violents avec Roberto, (ou plutôt Roberta ! ce côté féminin de l’homme n’évoque t-il pas le côté masculin de la femme dans le mari de la femme à barbe ?) et le chasseront de ce gynécée. Déçu, il écrasera son ventre rond contre un arbre. Les enfants ne l’admettent pas en tant que femme et n’acceptent pas son changement de genre, mais l’acceptent en tant qu’homme. Ils ont alors envie et besoin de cette image virile au sein de ce gynécée, ils veulent rentrer en contact avec le père très souvent absent. Nous remarquons alors que les barrières entre les sexes, féminins et masculins, sont délimitées fermement dès le plus jeune âge. Ferreri remet en question ces barrières, ces limites, ces éventuels obstacles. Et donc se questionne sur la définition de ces identités, homme / femme. Est-ce que l’homme est défini par ses organes génitaux ? La femme aussi ? Pourquoi ? Ne faut-il pas essayer d’aller plus loin dans ces définitions scientifiques basiques ? L’homme ne peut-il pas être homme de diverses manières ? Quelle est la frontière qui sépare les sexes ?
A travers Roberto Ferreri pose toutes ces questions, et essaye de briser les règles, les normes et les barrières, il tente de dépasser les limites. Déjà, en sortant le magnétophone d’un sac, Benigni brise cette impersonnalité du décor de l’espace ville. Aussi en choisissant l’accordéon comme instrument de musique qui accompagne souvent le personnage principal, n’est-ce pas là une tentative du réalisateur de mettre en « accord », de « raccorder » ce monde en « désaccord » ? Roberto, marginal et iconoclaste a une mission. Nous le savons dès qu’il sort son magnétophone de son sac.
La promenade nocturne de Roberto autour et dans la maternelle, sous la lune (élément associé à la femme), est une tentative cachée d’explorer le gynécée féminin. Roberto, en voyeur, veut l’explorer sous la lune, à son zénith d’expressivité féminine. Toute cette séquence pourrait être irréelle, mais nous n’aborderons pas cet aspect lié plutôt à l’esthétique du film qu’aux thèmes étudiés dans cette analyse.
Benigni, ange asexué, que nous ne voyons jamais réellement faire l’amour, est suspendu entre les deux sexes. Qu’est ce qui emmène Roberto dans cette maternelle ? Voilà une question qui ne peut échapper au spectateur. Le film ne fournit pas de réponses directes et explicites. Mais, après avoir étudié de plus près le caractère de Roberto, enfant, pas encore vraiment adulte, nous pouvons supposer que c’est la nostalgie de la période de l’enfance qui l’a emmené dans ce lieu. Roberto a un problème de transition au monde adulte, c’est pourquoi d’ailleurs il est très à son aise dans la maternelle. Roberto a peut-être quelque chose à régler dans cet endroit. C’est pourquoi il y est revenu. Les périodes de transitions sont généralement des périodes troubles, dans lesquels nous pourrons perdre les repères sexuels. La maternelle est la première phase de transition que l’être affronte. C’est dans cet endroit que l’homme doit régler ses comptes, régler son devenir futur.
Ferreri fait allusion à ces phases transitoires dans Dillinger est mort lorsque Glauco regarde à la télévision les jeunes filles qui témoignent de leur passage à l’âge adulte, en commençant à mettre du rouge à lèvres…
Bref, l’homme ferrérien, et l’homme en général, aime sentir ce que les femmes ressentent, lorsqu’elles tombent enceintes et accouchent, L’homme est fasciné par le corps de la mère, de la femme. Cette fascination est réciproque aussi. Mais la grande énigme reste celle de la gestation de la femme.
La séparation définitive des sexes est le premier pas de l’isolement de l’homme et de la rivalité entre homme et femme. Comment nous pouvons éduquer les enfants sans implanter ces frontières définitives, c’est la vision ferrérienne d’une nouvelle humanité.
Les trois hommes de Chiedo Asilo représentent : Paolo le côté animal, Luca l’ange asexué et Roberto entre les deux.
La bestialité, thème très récurent dans l’œuvre ferrérienne trouve souvent son apogée dans l’acte sexuel. Roberto l’exprime explicitement lorsqu’il essaye de convaincre la petite d’Isabella que les sons qu’elle pourrait éventuellement entendre, le « Hou hou hou » sont des sons venant de la jungle, alors que ce ne sont que les sons provenant du couple Isabella Roberto en faisant l’amour, acte que Ferreri choisit de ne pas montrer pour garder intact le côté enfantin de Roberto.
Ainsi nous avons grosso modo parcouru les différents aspects de l’Homme dans les œuvres ferrérienne étudiées.
Les femmes
Les femmes sont reléguées à la deuxième place dans Dillinger est mort car ce sont les hommes qui ont crée cette société industrielle. Les femmes sont là, à assister à la décadence de l’homme, à leur ratage. Elles regardent l’écoulement de la virilité, elles observent avec sarcasme et ironie cet échec, ce qui rend fou furieux l’homme. L’uxoricide s’avère donc être une nécessité pour l’homme pour regagner sa liberté.
La femme de Glauco, pourtant femme blonde, femme poupée ne réveille aucun désir sexuel chez son mari. Il n y a pas de relation amoureuse entre le couple, leur mariage est stérile, sans enfants, et sans projets, ils n’envisagent même pas de faire des enfants. La femme est en panne, l’homme va la servir, inversement à la « convention » de cette société. Ce mariage est un échec. Cette femme est prisonnière à plusieurs niveaux. Elle est prisonnière de son foyer, prisonnière de cet appartement au second étage au plafond bas étouffant et écrasant les personnages, elle est prisonnière de son lit, de son aquarium, etc. La communication entre la femme et l’homme est réduite au minimum.
Bien que la femme soit assoupie et presque absente physiquement, sa présence est assez lourde. Elle est la gardienne, la vestale, la prêtresse de la société de consommation. C’est elle qui organise et ordonne la vie de l’homme. Elle est un personnage aliénant.
Sabine, la servante, est aussi cette femme qui observe l’aliénation de l’homme, mais qui, au lieu de regarder avec sarcasme sa décadence uniquement, elle l’assiste et l’accompagne dans son parcours, quel qu’il soit sans pour autant le retenir ou le sceller à son destin. Celle qui tient ce rôle c’est sa femme. Une légère ressemblance entre Sabine et les femmes prostituées de La grande bouffe peut être notée. Toutes les deux sont objet de désir, conquêtes de passages, pour prouver une virilité souvent mal assumée des hommes.
La femme, abusée (comme dans Le mari de la femme à barbe, où l’homme tire profit de la femme), abusive (comme dans Le lit conjugal, où l’homme n’est que objet de semence pour la femme, qui une fois enceinte n’a plus besoin de l’homme), objet, mère, femme, séductrice, permettant au destin de se réaliser (comme dans la grande bouffe), procréatrice d’une nouvelle civilisation (comme dans Pipicacadodo), ange, mort, … est un personnage très important dans l’œuvre de Ferreri.
Comme nous l’avons déjà remarqué, l’œuvre de Ferreri, bien que intemporelle, s’inscrit parfaitement dans le contexte du temps de sa réalisation. A travers la télévision, média employé par ce réalisateur dans plusieurs de ses films, média aliénant parmi tant d’autres (radio, magnétophone…), Ferreri nous donne à voir de jeunes femmes qui témoignent de leur émancipation (supposée). La fin des années 60 étant marquée par cette libération de la femme.
La femme de la fin, sur le voilier, n’est elle pas Scylla transformée en monstre marin ? Lorsqu’elle prend le collier de Glauco et le met autour de son cou, et lorsqu’elle l’accepte au bord de son bateau, n’est elle pas cette nymphe métamorphosée pour qu’elle tombe amoureuse de ce Glauco(s) ? Le destin de l’homme et de la femme est donc lié. Même si l’homme s’est trouvé obligé de se débarrasser de son ancienne Eve, déjà il en est face à une nouvelle. Une nouvelle Eve qu’il doit conquérir. Ces deux destins liés constituent la lueur d’espoir souvent revendiqué dans les films ferreriens, souvent à allure pessimiste. En effet, en liant ces deux destins, une possible procréation est possible, et donc la naissance d’une nouvelle civilisation, en espérant qu’elle soit meilleure.
Nous retrouvons la femme responsable de la procréation de cette nouvelle civilisation dans plusieurs des films de Ferreri, tel que dans La grande bouffe et dans Conte de la Folie ordinaire. Dans La grande Bouffe, Andréa Ferréol est une sorte de Vénus Callipyge (elle va jusqu’à se mettre dans l’exact position d’une Vénus Callipyge dans la scène où elle est avec Mastroianni au lit). C’est une femme en bonne chair, pleine, qui se nourrit bien, qui est donc solide, féconde et fertile, qui peut donc porter cette nouvelle civilisation.
Les quatre hommes vont coucher, ou presque dans le cas de Philippe, avec Andréa. Elle nouera le destin de ces quatre avec la mort. Elle sera la prêtresse de ce « jeu » à la mort. Elle saura les garder et les empêcher de fuir ou de revenir sur leur décision d’autodestruction. Cette institutrice « instituera » si on peut le dire les hommes à leur destin, à la mort.
Remarquons la ressemblance entre Andréa et Nicole la nourrice de Philippe. Elles sont toutes les deux rondes, aux formes bien définies, et toutes les deux vont soulager Philippe de la même manière. Elles confirment alors l’immaturité sexuelle de cet homme-enfant, toujours à la recherche du sein maternel. Et si Andréa réussit à séduire Philippe au point de la demander en mariage, c’est parce qu’elle a su le materner. Elle va jouer le rôle de la femme désirée de chacun des quatre. Elle veillera à ce que ce rituel aboutisse au sacrifice attendu, cette femme au visage angélique est presque démonique dans ce film. Elle va même jusqu’à non seulement assister ces hommes dans leur suicide, mais à y contribuer. Nous pensons là à la mort de Ugo, qui en mangeant et jouissant (Andréa le fait jouir) va mourir.
Le rapport entre la chair (viande nourriture) et le corps de la femme (autre genre de chair) est étroit dans ce film. Les hommes consomment la nourriture, la chair, pour pouvoir consommer le corps de la femme. La femme est « consommée » comme le sont les divers genres de viandes. Le même vocabulaire peut être utilisé pour les deux. La femme et la bouffe sont aussi bien sucées, mordues, que bouffées…Les hommes consomment le corps de la femme pour pouvoir aussi consommer la viande, la nourriture. La chair se nourrit de la chair. La femme est donc, dans un des axes du film, réduite à un objet de désir. Mais certes cet axe est trop facile, superficiel. En puisant un peu plus dans cet axe, nous comprendrons que la consommation de la femme est nécessaire et indispensable pour atteindre le but de ce rituel, la mort. Elle n’est donc pas banalement objet de désir, accusé d’être objet d’érotisme gratuit, mais une sorte de passerelle entre la vie et la mort. Ce démon est donc aussi un ange. D’ailleurs Ferreri s’amusera à combiner les associations de contradiction dans presque tous ces films. Eros/Thanatos, ange/démon, homme/femme… Bouffe et baise, normalement sources de plaisir, sont employées dans ce film contrepoint de ce qu’elles représentent. Elles deviennent armes servant au suicide.
Andréa Ferréol est la prêtresse et la vestale des lieux. Comme la femme donne la vie à l’homme, elle la lui reprend. Elle assiste l’homme dans sa mort. Elle ne peut pas empêcher cette mort, car elle n’a pas contribué à bâtir cette forteresse virile, qu’est la société de consommation. Elle ne peut maintenir cette forteresse. Elle témoigne cependant de son état.
La femme dans ce film a plus de résistance que l’homme. Andréa mange presque autant que les hommes durant ce week end de suicide. Elle ne se prive certes de rien. Et pourtant, 4 hommes sont morts, alors que rien ne lui arrive à elle. Elle garde même toute son aisance. En fait, la femme résiste à cette société hypermoderne. Elle ne l’a pas créé, donc elle ne l’aliène pas autant qu’elle aliène l’homme. Elle est observatrice, elle regarde ce ratage. Elle ne peut donc être directement affectée. Au contraire, elle est obligée de résister. Mais elle ne se contente pas de regarder de loin simplement, elle accompagne l’homme dans sa décadence, apaise sa souffrance. L’observateur dénudé de toute participation c’est l’enfant. Andréa a empêché les hommes de fuir à leur destin, de quitter les lieux, et donc d’échapper à la mort. Tout comme la femme au foyer qui empêcherait son homme d’aller chercher de nouvelles conquêtes. Pour échapper à leur destin, à la mort, les hommes auraient dû tuer la femme, Andrea, comme Glauco l’a fait dans Dillinger est mort.
La femme porte sur ses épaules la responsabilité de la continuité d’une éventuelle nouvelle société, d’une société meilleure. Donc même dans les films plus pessimistes de Ferreri, une lueur d’espoir transperce l’ombre, pour zébrer la noirceur du film. André est aussi bien un ange de la mort qu’« (…) un personnage positif, une force de vie, l’annonce de l’héroïne ferrérienne des années quatre-vingts, Pierra, Malvina, Anna, ces femmes en équilibre entre le concret et l’abstrait. (…) Andréa n’est pas réductible. S’il fallait propos de ce personnage d’institutrice, instaurer un dialogue vie/mort, il serait possible, en ne perdant pas de vue les options de l’univers ferrérien, d’énoncer cela : institutrice commence par institution (mort), mais institutrice commence par instinct (vie).»(6)
Pour Ferreri, le futur est femme, et l’homme n’est qu’en décadence. D’ailleurs, il ne manque pas de faire un film sous le titre simplement de Le futur est femme. L’avenir de la femme étant de mettre un jour, le surhomme.
Arrêtons-nous un moment sur cet espoir de Ferreri, pensée de Nietzsche : le surhomme. Pour ce grand philosophe tous les êtres ont, jusqu’à présent, créer quelque chose au-delà d’eux-mêmes, supérieur à eux-mêmes dans l’échelle évolutionniste. Le singe ayant créé l’homme, être supérieur à lui-même, ce dernier à son tour, devrait alors créer le surhomme. Pour lui, pour que cela ait lieu, il faut que l’homme se surpasse, se méprise. Ferreri propose outre cela : se détruire. Proposition qui voit son apogée dans La grande bouffe. Nietzsche distingue en gros trois catégories d’homme nous pourrons dire (nous n’aborderons pas celle de l’homme préliminaire puisqu’elle n’est pas en rapport avec l’œuvre du Ferreri). La première, celle de l’homme-animal, très abordée par Ferreri, la seconde celle de l’homme ou de l’homme véritable, dépourvu de tout aspect animal, homme à cent pour cent humain, tel que les saints… et la dernière étant celle du surhomme, être au-dessus, plus élevés des deux autres, représentant un nouveau type d’humanité. Nous remarquons que dans l’œuvre de Ferreri l’homme est plutôt au premier stade, celui de l’homme animal. Pour Ferreri donc, l’homme ne pouvant atteindre le stade celui de l’homme véritable pour donner naissance, créer le surhomme, la seul solution possible est donc de se mépriser au point de se détruire. Et donc une fois détruit, le surhomme peut être créé. La femme porte cette responsabilité sur ses épaules.
Il y aura donc un jour où la virilité et tous les hommes seront enterrés, et il n y aura que des femmes et leurs enfants. Et c’est alors que tout recommencera. Ferreri donc croit en cette nouvelle chance qui pourrait être donnée à l’humanité, il croit à un nouveau Salut.
La femme accompagne l’homme dans sa décadence.
Les prostituées dans La grande bouffe, ont quitté car elles ont compris intuitivement que le désir de ces hommes est la mort, qu’un jeu de massacre s’est installé à partir de la bouffe. L’arme étant la bouffe. Les femmes sont étrangères et intruses à ce genre de jeu. En fait, elles ne sont pas gagnées par les fissures de cette forteresse que les hommes ont construite. Elles appartiennent à un autre schéma que celui des hommes. Une fois qu’elles se sont amusées, rapidement le dégoût les gagne, et elles quittent les lieux alors qu’Andréa reste. C’est elle la femme qui déterre et qui enterre. C’est la femme éternelle. La femme mère, castratrice, vénus Callipyge… la femme fertile, fécondatrice, témoin, responsable de la continuité de l’humanité.
Toutes les femmes sont prises quand même souvent par derrière lors de l’acte sexuel, comme un animal. Elles n’échappent donc pas à ce côté bestial dont fait allusion souvent Ferreri dans ce film (et dans d’autres d’ailleurs, tel Conte de la folie ordinaire, ou le mari de la femme à barbe…).
En ce qui concerne la femme dans Chiedo Asilo, elle n’échappe pas au rôle de la responsable de la création de ce surhomme. Isabella, interprétée par Dominique Laffin, va même à chercher explicitement un géniteur et pas une histoire d’amour. Lorsqu’elle voit Roberto pour la première fois, elle remarque son beau visage et ne le cache pas. Ce qu’elle recherche alors c’est un géniteur capable de lui donner un enfant aussi parfait que possible. N’a-t-elle pas aussi peur lorsqu’elle rencontre Gianluigi pour la première fois. ? Elle a peur pour son enfant, elle exprime aussi très explicitement qu’elle ne veut pas que son enfant soit autiste et à problèmes. Là aussi, sa recherche de la perfection est explicite, parce qu’elle sait ce qu’est son devoir. Son devoir étant de mettre au monde le surhomme. Et ce surhomme doit être supérieur à tous les hommes du présent. Le visage pétillant et la silhouette sublime de l’artiste lui permettent d’incarner ce rôle et d’être porteuse du « parfait ». Le besoin de procréation est récurrent dans l’œuvre de ce cinéaste. Citons outre Chiedo Asilo, Le lit conjugal où la femme épuise son homme au lit, parce qu’elle veut avoir un enfant. Une fois enceinte, l’homme devient inutile. D’ailleurs même dans Chiedo Asilo, nous sentons quelque part avec cette fin ouverte du film. en effet, , une fois que l’homme a déposé sa semence et que le futur bébé est prêt à naître, il devient inutile et donc va se noyer avec son alter ego, Gianluigi dans la mer, dans l’eau, cet immense utérus maternel. Cette noyade est aussi nécessaire pour la création du surhomme. Nous retrouvons cette philosophie dans La grande bouffe. Avec la noyade de ces deux personnages, le soleil disparaît au dessous de l’horizon. Le soleil étant le symbole de la virilité par excellence, nous déduisons alors qu’il y a là la noyade de toute une civilisation, pour un avenir meilleur puisque avec ces disparitions nous entendons le cri de naissance du bébé d’Isabella. Est-ce le surhomme éventuel ? (Nous avons là délibérément et exprès choisi de dire le bébé d’Isabella sans impliquer Roberto, bien que ce bébé, soit celui des deux. Et cela parce que la femme Isabella, a choisi et peut être planifié conception de ce bébé, alors que Roberto l’a plutôt subi. Même s’il ne nie pas sa paternité et accepte cet enfant, la femme lui refuse ce droit, et ce privilège et s’accapare du bébé. C’est un échec certes pour Roberto mais n’essaye-t-elle pas d’éloigner le futur surhomme de la source d’aliénation de la société du présent ?)
La femme qui représente l’histoire d’amour dans ce film, si nous pouvons la qualifier ainsi c’est l’ex copine de Benigni, qui vient étaler les draps noirs sur le lit de Roberto, faisant ainsi le deuil de leur histoire passée. Cette femme rappelle les prostituées de La grande bouffe, objet de désir, de jouissance d’amour et de liberté, qui viennent compléter le rôle de La femme, procréatrice du surhomme.
Le troisième portrait de femme décrit dans cette œuvre est celui des femmes qui habitent l’espace de l’école maternelle Ces femmes responsables de l’éducation des futurs hommes sont conscientes quelque part du changement qui doit avoir lieu et que Benigni apporte au sein de cette maternelle. Elles sont conscientes que, pour qu’une meilleure civilisation naisse, des mutations et des évolutions doivent s’opérer au sein même de cet endroit emblématique de formation de base. Ce qui valide notre hypothèse c’est l’acceptation de Roberto dans leur cercle de femmes au sein de cette maternelle. Elles auraient pu rendre la vie impossible à cet homme qui pourrait venir « violer » cet espace féminin, mais au contraire, même si leur rôle est secondaire, leur acceptation est fondamentale. La femme est elle donc plus lucide que l’homme aux yeux de Ferreri ? En l’acceptant dans son monde, n’est elle pas consciente de ne pas commettre la même erreur qu’à commis l’homme en créant la société qui est devenu une société de consommation ? En créant sa forteresse virile, l’homme n’a octroyé à la femme aucun droit à la contribution à cette création, ce qui a mené à sa décadence et à son ratage. La femme, ayant eu la chance d’assister à ce ratage, a tiré la leçon et est devenue plus lucide. Elle a compris qu’elle ne peut pas construire une société seule, qu’il serait impossible même de le faire. Elle a besoin de l’homme pour créer le « surhomme », la collaboration et le partage sont nécessaire, toutefois, c’est elle qui gère et assume le rôle principal. Les femmes de la maternelle, ces femmes mères, ces femmes protectrices, ces femmes affection, ces femmes amour, ces femmes disciplines, ces femmes autorité, sont conscientes de l’immense responsabilité qui leur incombe, celle de participer à la formation du « surhomme », véhicule d’une société meilleure, et s’engagent à fond de cette mission honorable. .
Roberto à aucun moment, ne trouvera ces trois portraits en une seule femme.
Nous nous contenterons de cette analyse de la femme ferrérienne dans ces trois œuvres choisies, sachant que, pour analyser les femmes des œuvres de ce grand cinéaste, nous pourrons facilement abuser des pages et des pages. Etrangement cela n’a pas encore été fait.
Les enfants
Si la femme observe et accompagne l’homme dans sa décadence, l’enfant, lui, observe uniquement. Il regarde le père et le grand père périr. La quasi absence des enfants dans les deux œuvres Dillinger est mort et La grande bouffe, souligne l’aspect pessimiste général qui domine souvent la première lecture des films ferrériens (une étude plus approfondie des œuvres ferrérienne permet de dégager un optimisme, un espoir camouflé.). Mais si l’absence des enfants est totale dans Dillinger est mort, elle ne l’est pas dans La grand bouffe. L’institutrice Andréa, est responsable d’un groupe d’enfants que nous voyons aux alentours de la maison de Philippe, maison où les suicides vont avoir lieu. L’homme regarde la femme et les enfants de loin. Puis un enfant va venir demander à Michel la permission pour le groupe d’entrer dans leur jardin pour voir l’arbre sous lequel se mettait un célèbre écrivain. La permission est accordée, et les enfants entreront même dans la maison où les hommes vont leur servir de guide touristique.
Les enfants dans l’œuvre ferrérienne sont souvent en manque du côté paternel. L’image masculine semble être peu présente dans la vie des enfants bien qu’ils en aient besoin, besoin qui se manifeste dans plusieurs des œuvres ferrériennes.
Une fois dans la maison, les enfants sont très enthousiastes et écoutent attentivement ce que leur disent les hommes. Ils sont là à apprendre, peut être pour éventuellement ne pas commettre les mêmes erreurs et donc être à la base de cette nouvelle civilisation dont espère le cinéaste. Mais d’un autre côté, comme ils sont les enfants de ces hommes, ils vont succéder à leur trône, au même trône. Le pessimisme de Ferreri prend une allure inquiétante dans cette interprétation. Autre interprétation possible serait que la visite de ces enfants était fondamentale parce qu’elle constitue une prise de conscience implicite des hommes de leur devoir envers cette société du premier âge. Ils essayent alors de jouer au rôle du père une dernière fois, probablement cette dernière fois coïncide avec leur première fois, avant de se sacrifier pour ces générations à venir comme s’ils avaient le souci de garder une image respectable de ce qu’étaient les hommes dans les mémoires de ces enfants. Ces bambins sont là pour sceller aussi ces hommes à leur destin, pour aider donc aussi Andréa à le faire. Ils préparent le terrain pour la femme. Et c’est à elle d’assister les hommes. Les enfants se retirent alors tout au long du reste du film.
Les enfants cependant, ont un rôle beaucoup plus important dans Chiedo Asilo. Ferreri décide dans cette œuvre de travailler, ou de mettre à l’écran des enfants de 3 à 5 ans. Donc des humains dans leur âge le plus précoce, âge où ils sont le plus capables de changements (élément révolutionnaire), et de conversions. Age où l’être est libre des contraintes de la société, mais qui malheureusement se voit entouré d’idéologies qui forgeront éventuellement en de futurs hommes, mais au stade de l’ « homme-animal » dont parlait Nietzsche comme mentionné plus haut. Afin de résister à ce courant qu’est l’apprentissage et la préparation de l’enfant à son devenir, à être homme véritable et éventuellement le surhomme désiré et attendu aussi bien par ce grand philosophe que par le cinéaste, Ferreri décide d’intervenir au sein de l’institution représentative de cette communauté de bambins, la maternelle. (Sans pour autant dénoncer, de près, l’approche pédagogique employée par les institutrices envers les enfants, ou les programmes de l’éducation).
« Ce que vit réellement un enfant, a déclaré Ferreri, quand on let met de force huit heures par jours dans un lieu avec des dizaines d’autres enfants, est-ce que ce n’est pas une vie de prison, de camp de concentration ?... La vraie mort, c’est celle qu’on nous donne à deux ans, âge où l’individu se voit privé de ses multiples capacités d’épanouissement à la suite d’une série de traumatismes… je me suis convaincu que l’homme nouveau et différent naîtra d’un enfant différent, modelé de manière différente de celle employée aujourd’hui… »(7)
Une métaphore vient traduire cette pensée ferrérienne dans le film : celle des têtards. « Tous ceux qui ont été entassés et élevés en groupe (…) meurent dans l’aquarium. Seul survit celui du petit autistique Gianluigi a gardé, isolé, dans son bocal »(8)
La maternelle est un gynécée, un monde féminin. Benigni cherche aussi à encadrer les enfants par cette image de l’homme, du père qui doit être imprégné dans l’inconscient des enfants mais qui ne l’est pas. Roberto manifeste ce désir en créant une passerelle pour les enfants pour explorer la paternité, en les emmenant à l’usine, et en les laissant seuls à explorer cet endroit macho, endroit masculin et viril, non adapté aux « fragiles » donc aux femmes et aux enfants. Roberto essaye de réduire le fossé entre la maternité et la paternité, entre la mère omniprésente et le père absent. Cette scène, comme toute l’œuvre ferrérienne a entraîné le partage de la critique. Il y a ceux qui la considèrent violente du fait de choquer l’enfant en le confrontant et en le projetant dans le monde des adultes, et aussi du danger que pourraient courir ces enfants dans cet espace inadapté pour eux. Inutile d’y ajouter son invraisemblance. Les protagonistes de leur côté, analysent cette scène et en tirent des interprétations toujours très appliquées. Cette scène n’est en fait, que la confrontation de l’enfant toujours materné, à l’image de son père, souvent volatile et absent. A travers cette scène Ferreri pousse un cri désespéré adressé à l’homme, et essaye de lui ouvrir les yeux sur son importance au sein de la vie, et de l’évolution de l’enfant. L’homme devrait donc assumer beaucoup plus sa paternité et s’aventurer dans le monde de l’enfant où son rôle est d’une importance majeure, et devrait comprendre qu’assumer son rôle de père ne touche pas à sa virilité d’homme. L’homme doit d’ailleurs se réconcilier avec sa part féminine.
L’autorité va intervenir suite à cette scène. Cette aventure proposée par Roberto ne sera guère appréciée par l’autorité, donc par les adultes comme s’il ne fallait pas confondre le monde des hommes avec le monde des femmes. Plus tard dans le film les femmes interdiront à Roberto et aux enfants d’assister à l’accouchement d’Isabella, les barrières entres les sexes et leurs mondes sont très épaisses. Le nouvel homme, le surhomme devrait-il construire une société sans barrières ?
Roberto à un alter égo dans ce film, un enfant (évidement !). Gianluigi. Cet enfant n’est pas comme les autres, comme Roberto n’est d’ailleurs pas comme les autres adultes. Gianluigi est autiste. Il ne communique pas avec le monde extérieur. Devant cette société aliénée, dans cette ville aliénante (ou évoluent les deux personnages), cet enfant est muet, il est rebelle à sa façon et refuse la vie que les hommes lui ont construite. Cependant Roberto arrive à communiquer avec cet enfant, et Gianluigi trouve la langue, la communication non acquise dans Roberto. Cette complicité s’installe de façon très naturelle (remarquons l’aisance de l’acteur avec les enfants, Roberto Benigni fait ses preuves dans ce film). Dès le début du film, Roberto est confronté à sa propre image Gianluigi. La communication entre les deux se fait sans paroles (remarquons un mutisme face à cette société que nous retrouvons aussi dans Dillinger est mort).Si Roberto est enfant attardé comme nous l’avons étudié plus haut, Gianluigi, lui, n’échappe pas à cette règle non plus. Ne suce t-il pas sa sucette dans sa maison à toit rouge comme un bébé sucerait sa tétine ?
Un autre enfant particulièrement intéressant dans ce film, c’est l’enfant violoniste. Rebelle et révolté, il quitte son entourage et fuit, à la recherche d’autres horizons, d’autres idéologies, d’autres futurs, d’autres sociétés…
Ferreri nous plonge dans ce film dans le monde de l’enfance et des enfants. Monde où il est toujours possible de changer des acquis, donc dans le monde où une vraie révolution peut naître. L’adulte est satisfait de ses acquis et ne fait que les enraciner plus en plus profondément au fur et à mesure que le temps passe. Par contre, les enfants ne font que , que changer, évoluer, améliorer et s’améliorer. Le monde des adultes est figé, alors que celui des enfants est en constant mouvement.
Bien que les enfants aient des rôles plus éminents dans certains films de Ferreri que dans d’autres, L’Enfant, le Nouvel Homme est toujours présent à travers l’analyse de ses œuvres, et y joue un rôle déterminant.
Conclusion
Une des constantes des personnages ferrériens, comme nous le remarquons, est l’(auto)destruction. Mais la destruction, n’est elle pas surtout l’étape qui précède ou accompagne la volonté de regarder ailleurs ? De considérer d’autres voies, et de bâtir des rapports nouveaux entre l’Homme et ce qui l’entoure ? entre l’Homme et le monde ? « (…) Marco Ferreri nous entretient de ce qui pourrait s’intituler les périphéries de la révolution : changer les rapports humains, inventer une nouvelle logique, lutter contre les langages aliénants ou fascinants (…) »(9)
Ce grand cinéaste de l’intemporalité, de l’Homme et de l’instant, ne cesse et ne se lasse de remettre en question la civilisation de cette ère de l’Histoire. Sous le pessimisme de ses œuvres qui partagent violement la critique en deux, se cache un espoir et un optimisme pudique mais fondamental.
L’homme, nous entendons ici l’être humain, homme, femme et enfant, est au centre de l’œuvre ferrérienne. À travers lui et à travers l’image, le cinéma, Ferreri réussit à faire le premier pas de la révolution qui permettra un jour, éventuellement, la création du nouvel homme tant attendu et espéré. Le salvateur de notre civilisation hyper moderne, noyée dans les excès. Cette civilisation n’est elle pas l’ancienne Eve de Glauco ? Le Monde, l’Adam, doit donc s’y débarrasser pour accéder à sa liberté, et devenir meilleur avec un « nouvel homme ».
Œuvres fascinantes, réelles et irréelles, intemporelles et de l’instant, étranges mais vraies, invraisemblables pourtant logiques, les œuvres de ce cinéaste marginal restent cependant, jusqu’à nos jours loin d’être épuisées et suscitent l’intérêt de tout spectateur intéressé par l’existence, la mort, la vie, et donc par l’Homme.
(1) Marco Ferreri, de Michel Maheo, Ed. Edilig, 1986, p : 39 - 40
(2) In Dossiers du cinéma, Cinéastes III, Marco Ferreri, par Michel Grisolia, Ed. Casterman, 1978, p : 82
(3) Id. p : 81
(4) Op.cit. P: 54
(5) Op.cit. P: 79
(6) Op.cit. P: 56
(7) In Revue du cinéma, Image et son, numéro 468, mars 1980 p :29
(8) Id. p : 30
(9) Op.cit. P: 118
Léa Bendaly
Juin 2009
Marco Ferreri, ce nom haï ou adoré, jamais entre les deux, a toujours partagé la critique en deux. Les protagonistes faisant l’éloge de son œuvre inclassable, insoumise à aucune catégorie ou genre, font face aux accusations violentes des antagonistes qualifiant l’œuvre ferrerienne de mauvais goût, de vulgaire, violente, horrible, mysogine, choquante, scandaleuse et la liste est encore longue…
Peu sont les informations que nous pouvons récolter sur ce grand cinéaste. Il est vrai qu’il se laisse interviewer par les critiques, journalistes… avides de savoir plus sur le mystère Ferreri, mais bien qu’il ne se lasse pas de parler, il parle souvent autour du sujet, jamais du sujet, nous laissant ainsi la grande liberté d’interprétation de son œuvre et gardant son premier âge à l’abri des critiques.
Ferreri entama des études de vétérinaire (s’il les a terminé ou pas, s il a exercé le métier ou pas, cela reste ambigüe, les références se partagent) avant de se lancer dans la carrière cinématographique. Entre les deux il exerça quelques autres métiers.
Ferreri est une personnalité originale du cinéma italien. C’est en réalisant des films publicitaires pour la société de liqueurs dont il est représentant qu’il découvre le cinéma.. Il produit en 1950/51, des documents qui ont pour but de renouveler le genre des actualités cinématographiques. Il s’associe avec Riccardo Ghione et collabore avec des scénaristes et des cinéastes célèbres tels que Fellini, De Sica, Visconti. C’est Zavattini qui était à la base de cette entreprise qui fut d’ailleurs un échec total.
Par la suite Ferreri quitte pour l’Espagne et se lie d’amitié avec le journaliste et le romancier Rafael Azcona qui deviendra par la suite son scénariste attitré. Il fait le commerce d’appareils de projection et d’anamorphoseurs et ne tarde pas à s’introduire dans le milieu du cinéma. Il devient metteur en scène et tourne El pisito (1958), Los Chicos(1959), la petite voiture (El Cochecito 1960). Ces trois films sont qualifiés de grotesque, d’ironique, de paradoxal et d’humour noir, qui définissent déjà sa production cinématographique. Il rentre en Italie et met en scène Le lit conjugal ( Una storia moderne, : l’ape regina 1963). Dans ce film, il remet en question l’institution du mariage de façon provocante ce qui a fait que le film a été largement censuré.
Désormais, le style de Ferreri est bien affirmé. Le cinéaste va aborder dans ses films, des sujets variés sur le thème de l’aliénation de l’homme moderne : la vie, la mort, la virilité, la femme, l’enfant… bref, toute sorte de tabous qui pèsent sur lui, notamment dans le domaine de la sexualité. Ferreri se fait encore plus allégorique dans Dillinger est mort, (Dillinger è morto, 1969) qui marque un tournant dans son œuvre ; un récit qui évoque l’absurde quotidien et l’état de crise de l’homme contemporain. De plus en plus Ferreri aborde dans ses films des thématiques désespérées et suicidaire : Dillenger est mort, et Liza ( la Cagna 1972) se terminent sur des fuites improbables, ce ne sera plus le cas par la suite , c’est la mort qui attend toujours les héros de ses films par la suite : l'Audience (L'udienza, 1971) ; la Grande Bouffe (1973) ; Touche pas à la femme blanche (1974) ; Rêve de singe (Ciao maschio, 1978) ; Pipicacadodo (Chiedo asilo, 1979), cependant l’insinuation à la mort dans ce dernier long métrage peut être interprétée positivement, puisqu’elle entraîne la naissance d’une nouvelle et meilleure civilisation. Notons quand même que, sous l’aspect négatif des films de Ferreri, une lueur d’espoir peut être souvent dégagée.
Dans La dernière femme (1976), et dans Conte de la folie ordinaire ( Storie di ordinaria folia 1981), Ferreri établit une étroite relation entre la sexualité et la mort, et conduit ses héros à la mutilation physique.
En général les films de Ferreri dérangent Il pousse la provocation à l’extrême, il se montre paradoxal, en alliant l’agression verbale et le choc visuel. Le spectateur ne peut en aucune manière rester indifférent. Dans conte de folie ordinaire, il met en scène le drame existentiel de l’homme contemporain en conflit avec lui même, face à ses aspirations à une autre vie, il relève le problème de l’homme et son malaise dans la société aliénante dans laquelle il vit, et où il aspire à d’autres types de rapports, à d’autres formes de communications.
Léa Bendaly
Juin 2009
Introduction
Les frères Joel Coen (né le29 novembre 1954) et Ethan Coen (né le21 septembre 1957) ont grandi àSt. Louis Park,Minnesota dans la proche banlieue deMinneapolis pour devenir aujourd’hui des cinéastes connus dans le monde entier à travers leurs films indépendants éclectiques et leurs styles reconnaissables parmi des milliers d’autres.
Ce qui frappe le plus dans la filmographie des frères c’est leur sens du détail, l’esthétique employée dans chaque plan, une esthétique plutôt hybride. « Leur esthétique évolue en fonction du sujet, du genre, du ton mais aussi de l’univers. Telle un caméléon, elle mue pour mieux coller à l’environnement diégétique. Voilà pourquoi, sans doute, la mise en scène des frères Coen n’est jamais ostentatoire. ». (1)
Assister à leurs films est un exercice visuel auditif (donc parfaitement audiovisuel) constant qui touche aussi bien les grands spécialistes en cinéma que le grand public. On a l’impression que chacun de leur plan, chaque image imprimée sur la pellicule, constitue un tableau complet, à part entière, dont ne se lasse pas de contempler tellement les détails sont méticuleusement employés et tellement ils stimulent l’imaginaire du spectateur. Bref, chaque plan est une œuvre d’art. Il serait alors légitime de les qualifier aussi bien de cinéastes doués que de peintres aussi doués !
Ils sont capables à travers leur esthétique de catapulter le spectateur dans leur univers cinématographique l’amenant à découvrir très souvent un monde chaotique, obsédant et claustra phobique, où le héros coenien est rongé toujours par les mêmes démons (l'illusion, la culpabilité, le soupçon).
Les personnages vont amener l'histoire dans un climat étrange et parfois absurde rendant impossible au spectateur de faire la part entre ce qui relève du fantasme et ce qui relève du réel cinématographique. « Les images, comme les mythes, deviennent agissantes quand on y croit. Le spectateur ne sait plus, dès lors, s’il doit croire aux trompe l’œil de la réalité et ou aux visions qui se réalisent, le cinéaste maniant la baguette de l’illusionniste et le bâton du visionnaire » (2). L’esthétique singulière des frères Coen traduit en visuel ce monde absurde, permettant ainsi au spectateur une meilleure compréhension de leur univers (par exemple à travers le décor). Ce monde inversé, démesuré échappant à la logique est souvent un regard introspectif du personnage principal, métaphore de son état d’âme. Dans Barton Fink, objet de cette étude, cette métaphore dépassera celle d’un état d’âme tourmentée pour céder la place à une métonymie parfaite (élaborée plus loin). un objet emblématique permet à Joel Coen de révéler par un procédé purement visuel, un trait de caractère (…). Avec Barton Fink, d’accessoires, dans tous les sens du terme, la métonymie devient décors et sujet même du film. (…)» (5)
Rappelons brièvement l’histoire de ce long métrage : New York, 1941. Barton Fink, jeune auteur de pièces engagées, vient de remporter un vif succès de sa pièce de théâtre. Malgré ses craintes de se séparer de ses racines populaires, il signe un rentable contrat de scénariste à Hollywood où il se voit confier la mission d'écrire le prochain film de série B de catch. En panne d'inspiration dans un hôtel immense et angoissant, il fait la connaissance de Charlie Meadows, son étrange voisin de chambre, à la fois inquiétant et amical. Ayant absolument besoin d’aide, il appel à son secours Audrey, la secrétaire du célèbre écrivain W.P. Mayhew devenue alcoolique. Ils passent la nuit ensemble et, au matin, Barton la retrouve poignardée à côté de lui, dans son lit. Barton se retrouve mêlé dans des situations qui ne découlent pas de la réalité mais plutôt des codes cinématographiques.
Le fidèle Charlie se charge de faire disparaître le cadavre. Aussitôt après, deux policiers viennent annoncer à Barton la double identité de Charlie, qui s’avère être alors Karl Mundt, un psychopathe, auteur de plusieurs crimes sanglants. Son inspiration ressuscitée par cet électrochoc, Barton écrit dans la nuit son scénario. Charlie ne manquera pas de le sauver une deuxième fois en tuant les deux inspecteurs venus l'arrêter et en faisant disparaître les traces du crime d'Audrey dans l'incendie de l'hôtel.
Dans cette étude, nous aborderons particulièrement l’esthétique des frères Coen dans Barton Fink.
1- Les Décors
Composant avec les volumes, les couleurs, la matière, la lumière, les objets, les textures… les Coen donnent un sens supplémentaire sinon fondamental à leur film qui réside dans l’interaction entre le jeu et l’espace.
Dès le début de Barton Fink, les Coen nous plongent dans un univers inquiétant. Le générique défile sur un mur de couleur vert jaune. Ce choix des couleurs n’est certes pas aléatoire, il est au service d’une entité esthétique que nous découvrirons petit à petit en avançant dans le film. Que ce soit ce vert cadavérique où ce jaune marron clair un peu fané, tous les deux constituent les couleurs de la peau d’un monstre qui transpire et qui vit. Un monstre qui appelle de loin comme un appel du destin, dès l’ouverture du film, Barton Fink, pour l’emprisonner tel dans un huis clos. Un monstre qui n’est autre que le décor, l’hôtel Earle. Un hôtel, certes, mais pas comme les autres sans doute ! C’est un hôtel à la Coen ! Cette unité de lieu est presque indépendante de l’unité de temps, où jour comme la nuit, personne, ou presque, n’y réside. Choisir un hôtel, un décor, dans lequel le personnage principal évolue est une tâche qui n’a de singulier dans le monde du cinéma. Dans tous les films et scénarios, l’unité de lieu est requise pour adhérer à une certaine réalité cinématographique. Souvent, et même un peu trop souvent, cette unité n’est qu’un espace nécessaire mais de passage, fondamental à la logique mais presque jamais à l’histoire ou à son évolution. Ce qui n’est pas le cas dans Barton Fink : les frères, en choisissant ce hôtel qui allait être démoli, et en lui octroyant tous les détails et dimensions que nous verrons un peu plus loin, réussissent à attribuer au décor, donc à l’unité de lieu, toutes ses dimensions. Et cela, comme le font ingénieusement les frères, à travers l’esthétique octroyée à cette unité. Se pose alors la question suivante ; comment ? Cette étude tentera au mieux d’y répondre. Outre le choix des couleurs, les Coen ne laissent rien au hasard.
Générique et ouverture du film
Dans la scène d’ouverture après le générique, plutôt que de nous projeter dans le décor de la pièce de théâtre écrite par Barton Fink, les Coen préfèrent celui des coulisses. Plus particulièrement les cordes massives et lourdes, qui rappellent les cordes de pendaison, à travers lesquelles Barton Fink, coiffé à la Ereaserhead de Lynch, apparaît pour la première fois à l’écran. Ces cordes sont comme celles des filets dans lesquels le poisson, Barton, naïf et innocent, traits récurrents des personnages coenien futur victimes, va être pris. Les décors de ce passage anticipent les évènements du film. Tout comme le plan de mur du générique, qui n’est autre que l’appel du destin de l’autre côté des Etats-Unis.
L’hôtel Earle
« Barton Fink tire sa force d’une idée extraordinaire, celle qui consiste à faire de l’hôtel Earle un tout, un lieu à la fois réel, imaginaire et organique, une porte cosmique entre la terre et le ciel » (3)
Une fois emporté par les « vagues du large » (à travers le son) et l’appel du destin (expliqué plus haut) à Hollywood, Barton atterrit dans le fameux hôtel Earle. Dès les premiers plans de l’intérieur de l’hôtel,( nous n’en voyons jamais de l’extérieur d’ailleurs), le décor s’impose et se fait remarquer. Avant d’élaborer les éléments visuels du décor intérieur de l’hôtel, il faut souligner le fait que dans ce film on voit bien d’un côté le poids d’une esthétique coenienne singulière toutefois, d’un autre côté on remarque l’’absence totale de l’esthétique .Cela est mis en évidence par l’absence de plans montrant l’extérieur de cet hôtel, comme si le Earle flottait dans le néant, comme s’il était imaginaire, Ou peut être flotte-t-il sur l’eau ! il ressemblerait dans ce cas à un bateau, à un vaisseau. (On retrouve là la dualité imaginaire/réalité cinématographique sur laquelle les Coen jouent énormément). Revenons à l’intérieur de ce Earle, - ou peut être le-ear, ou l’oreille – nous remarquons une entrée démesurément spacieuse, où un ventilateur est soigneusement placé, ce qui suggère une chaleur qui se dégage. Une chaleur ressentie à l’entrée de cet enfer. Barton entre dans l’enfer du diable aux oreilles omniprésentes et
bien ouvertes et qui va exploser à la fin avec l’incendie final. Dans cette entrée géante, où la lumière rappelle celle d’un soupirail d’un navire où tout est sombre, nous distinguons aussi des plantes géantes, qui semblent appartenir plutôt à un milieu aquatique. Ce qui renforcerait l’hypothèse d’un hôtel vaisseau, vaisseau enfer, donc hanté, hanté par le diable, par des fantômes. Petit à petit, toute l’esthétique du décor de cet hôtel révèlera un espace fantomatique hanté.
Dans cet hôtel colossal nous nous attendons à une circulation constante de clients, mais au lieu de les montrer au spectateur, ou plus précisément de montrer leur tête à l’écran, les Coen préfèrent étaler leur chaussures tout au long du couloir de l’étage où se trouve la chambre de Fink ! Dans ce couloir interminable, qu’on assimilerait au couloir de la mort ou au canal auditif de l’oreille, une paire de chaussures est posée devant chaque porte de chacune des chambres. Mais où sont donc les corps ? Mais où sont donc les propriétaires des chaussures ? Le spectateur ne voit que des chaussures – élément visuel suggérant l’égarement mais aussi pseudo signe d’attachement sur terre - dans ce vaisseau ce qui permet de supposer qu’on a jeté les corps dans l’eau ! Il ne reste plus que les souliers et peut être des âmes tourmentées, emprisonnées dans ce décor, dans cet enfer. On nous montre des chaussures au lieu des têtes de visages, inversement à la logique reconnue. On réfléchit donc à l’envers, avec les pieds non plus avec la tête ! A travers de telles trouvailles visuelles simples et ingénieuses, les Coen dessinent à fur et à mesure les détails de leurs plans-toiles, de leur esthétique relevée ainsi du qui relève du décoratif au fondamental.
Dans tout l’intérieur de l’hôtel, l’entrée, le couloir, la chambre de Barton, le papier peint, prédominent les couleurs vert cadavérique et le jaune fané. Même le néon propage des rayons de lumière de couleur verte ! Il n y’a aucune échappatoire à ce qu’imposent ces dominantes. L’héros naïf et innocent est donc prêt à se soumettre à une caractéristique supplémentaire de l’héros coénien, prêt à devenir victime. Cependant, une seule lueur d’espoir se démarque du reste du décor, le tableau de la femme sur la plage, que nous élaborerons plus tard dans l’étude.
La chambre de Barton Fink
Traitons de plus près le décor de la chambre de Barton précisément. Nous remarquons deux fenêtres, deux ouvertures parallèles sur le même mur, ayant les mêmes dimensions. Un couple d’ouverture. On dirait deux droites parallèles qui ne pourraient jamais se rencontrer, un couple donc, mais qui ne se rencontre jamais ! Ce couple n’est qu’une source supplémentaire de stress et d’angoisse. Une seule fenêtre aurait été moins stressante ! Ces deux orifices donnent sur, des murs ! Ils ne représentent donc en aucun cas une sorte d’espoir, ou d’ouverture, dans le sens de possibilité de fuite. Ils sont sans issues, et aucun regard venant de l’extérieur ne pourra y pénétrer. Quoiqu’il arrive dans cette chambre, personne ne le saura. Malgré ces deux prétendues ouvertures, la chambre reste un huis clos. Dans cette chambre spacieuse, ces deux ouvertures restent donc de fausses ouvertures, à travers lesquelles de fausses lumières y pénètrent, et donc de faux espoirs.
Dans la plupart des hôtels, les couvertures de lit sont placées dans des placards plutôt au niveau du sol, mais voilà, les Coen décident d’inverser la règle, et de placer les couvertures sur des étagères élevées. Ils inversent l’esthétique des décors, pour inverser les sens, sens pris dans les deux sens du mot : droite- gauche / haut-bas et sens en tant que définitions.
Les murs
La nuit tombe sur Barton avec une dominante de couleur bleutée, couleur de l’asile de l’enferment. Barton doit faire face à ses pires cauchemars la nuit.
Les murs de cette « prison », enfer, chambre d’hôtel … sont particulièrement intéressants. Ils sont recouverts de ce papier peint jaune vert (couleurs de décomposition des éléments), sur lequel des formes de plantes sont en relief. Ces formes rappellent les plantes gigantesques qui décorent l’entrée de l’hôtel, renforçant ainsi l’idée du milieu aquatique, du vaisseau fantôme. Mais aussi elles constituent une représentation de la jungle qu’est Hollywood, et de la loi de la jungle qui attend être exercée sur Barton. Ces papiers peints qui se décollent et se redécollent tout au long du film, laissent voir la colle visqueuse. Les murs se décollent alors de leur semblant raison d’être, pour devenir des membranes non étanches, qui peuvent être facilement écorchées comme le sont les papiers peints. « Nous voulions aussi que l’hôtel soit comme l’extériorisation du personnage joué par John Goodman. La sueur tombe de son front comme le papier peint tombe des murs » (4).
Au lieu d’isoler le son, les murs se transforment en outils de surveillance, en oreille géante transmettant toutes les informations à leur maître, au voyeur auditif, au diable qui habite cet enfer, à Charlie.
Les frères Coen font de sorte que la colle soit graisseuse, et visqueuse. Etant ainsi, elle rappelle le pue, ce liquide poisseux qui coule d’une oreille infectée. Effectivement l’oreille de Charlie sera infectée et il tentera d’empêcher le pue de sortir avec un coton alors que Barton tentera de « guérir » ses cloisons en punaisant le papier peint au mur. Tout cela vient affirmer la relation décor-personnage que les Coen cultivent dans ce film. « L’identification, la substitution de la chose signifiée (personnage) au signe (objet), est un procédé récurent dans l’œuvre de Joel Coen, qui trouve dans Barton Fink son point d’aboutissement poétique et dramatique (…). Joel Coen établit un lien quasiment consubstantiel entre l’instrument de celui qui l’emploie, l’un renvoyant à l’autre dans l’esprit du spectateur (…). La représentation d’un personnage à travers
Le robinet
Autre emploi de figure de style, la métaphore, la matérialisation de l’acte sexuel à travers le lavabo et la tuyauterie de l’hôtel, mais cette métaphore ne se limite pas à celle de l’acte sexuel, mais va aussi jusqu’à la représentation du canal auditif de Charlie, donc ces tuyaux ont un double sens : matérialisation de l’acte d’amour, et métonymie (mais à une échelle plus petite que celle vue plus haut), représentant Charlie. Ce plan à la Hitchcock est très intéressant du fait même du « trou noir » du robinet. Le trou noir est une incarnation freudienne de l’angoisse et la représentation de l’utérus de la mère, de l’utérus d’Audrey qui a des comportements maternels envers Barton, et qui va être fécondé par lui. Ce trou dont la forme géométrique est celle d’un
cercle, est l’équivalent de l’impasse à laquelle Barton est arrivé. Ce cercle, est le troisième cercle vicieux (les deux premiers étant ses lunettes) dans lequel Fink est pris. Le choix de cette figure géométrique est très adapté à cette scène. La caméra dans cette scène se substitue à Barton. « Le film est structuré par une machine à deux têtes, trou noir et feuille blanche, dont le moteur est l’impuissance (…). Angoisse de la page blanche à laquelle répond l’obsession du trou noir. A l’origine, Barton Fink est aussi vierge que la feuille de papier qu’il essaie vainement de noircir. Le trou noir, c’est à la fois Barton Fink, en tant que sujet insondable et sans épaisseur, dont le somnambulisme engendre des monstres, et ce par quoi il devra en passer, sexuellement parlant, pour que sa feuille cesse d’être blanche(…). C’est aussi simple que ça. Non pas une thématique creuse, mais un matériau visuel tout à fait étonnant. »(6)
Le meurtre
L’esthétique de ce décor le rend imposant et lourd à un tel point que même le meurtre d’Audrey y sera lié. Ce meurtre est rendu nécessaire et indispensable rien que par le décor lui-même, rien que par cette entité des lieux. Après tout Audrey s’est jetée dans la gueule du diable ! Dès son entrée dans le décor, elle devient « collante », et il faut qu’elle soit décollée de sur ce qu’ elle essaye de se coller. En aucun cas Audrey n’aurait pu entrer dans ces lieux et en sortir saine et sauve. Tout le concept de l’esthétique de ce décor induit à cette conclusion.
Mais aussi, et toujours à travers le décor, les Coen nous donnent des indices du devenir des personnages qui y sont présents. Par exemple, avant de découvrir Audrey morte à ses côtés, les frères nous montrent derrière la tête de Barton les barreaux du lit. Ces barreaux qui sembleraient à première vue éléments décoratifs, anticipent en fait la culpabilité qui tourmentera Barton lorsqu’il découvrira le cadavre éventré dans son lit.
Dans cette scène les frères ont recours de nouveau aux figures de styles, une métonymie aussi, mais cette fois-ci, une métonymie parfaite ! Lorsque Barton écrase le moustique - suceur de sang-vampire - sur la peau d’Audrey d’une innocente blancheur, une petite goutte de sang apparaît, représentant l’énorme tache de sang qui est au dessous d’Audrey. En tuant le moustique Barton s’est transformé en tueur. Cette métonymie est renforcée par le montage et le cadrage des plans de cette scène. Bien que cela doive être traité dans la partie du montage, cadrage et mouvement de caméra, nous allons plutôt l’intégrer dans cette partie afin de ne pas répartir une même idée sur deux parties. Le moustique est en fait cadré en très gros plan, ce très gros plan, le plus gros de tout le film cadre le très petit, le moustique, donc le très gros est entrain de représenter le très petit (métonymie), et le très petit, à son tour, dévoilera le très grand, le moustique écrasé et sa petite goutte de sang, représente la très grande tache au dessous d’Audrey.
Notons là l’écoulement exagéré du sang. Cette esthétique de l’excès, de « l’exagéré » ou de l’exagération, et de la démesure est très souvent employée dans ce film, aussi bien dans les espaces démesurément spacieux, que les couloirs interminables, comme nous l’avons déjà remarqué, ou bien à travers le jeu des acteurs que nous élaborerons plus loin. Non seulement l’écoulement est exagéré, mais aussi la couleur du sang semble un peu trop foncé, le rouge tend vers le bleu, bleu couleur encre. Cet écoulement du sang ne représente-t-il pas le déblocage de Barton et l’écoulement enfin de son encre sur cette feuille blanche !
Cette scène marque un tournant : la fin de la première partie et le début de la seconde partie le passage d’un registre à un autre. L’esthétique cependant reste plutôt cohérente du début jusqu’à la fin, mais avec de plus en plus d’exagération à fur et à mesure qu’on avance dans le film.
Lypnik
Il est évident que le décor majeur est celui de l’hôtel, cependant nous ne pouvons pas être indifférents envers les décors secondaires. Tel que le bureau toujours spectaculairement spacieux et la maison de Lypnik spectaculairement féerique ! Son bureau vaste appartient à la même esthétique de la démesure et de l’exagération traitée brièvement plus haut et que nous traiterons plus loin dans la partie consacrée au jeu des acteurs. De même, sa maison ne manque surtout pas d’espace. Outre cela, le jardin dont elle bénéficie appartient particulièrement à un monde plutôt féerique, ou dirait celui d’Alice au pays des merveilles surtout avec les arbres et la piscine d’un bleu étrangement frappant.
L’incendie final
Cet hôtel-enfer, demeure du ce diable, ces murs qui écoutent, qui suintent, qui respirent, qui surveillent, qui s’écorchent, dans cette chambre miroir reflétant tout ce qui se passe à l’intérieur pour Charlie, donnent au décor sa dimension la plus extrême, ils le relèvent et le transcendent au statut de personnage. L’hôtel Earle, à travers le décor, devient l’alter ego de Charlie. L’incendie final où Charlie est précédé par la fumée et où les murs s’enflamment à fur et à mesure qu’il avance dans le couloir en sont la preuve.
En effet, les flammes, allégorie de l’enfer, le suivent comme elles suivraient un diable. Et alors que l’hôtel est en feu, Charlie rentre dans sa chambre, comme si de rien n’était. Il est dans son élément, dans sa demeure. Il fusionne avec le décor qui n’est autre que lui-même. Une fois dans la chambre, à la fin de la scène, les flammes vont disparaître. Nous avons là ce qu’on appelle une allégorie. Cette figure de style pousse le symbolisme dans cette scène jusqu’au bout :
- flamme représentant l’enfer
- l’hôtel représentant le vaisseau fantôme
- Charlie représentant le diable, le Mal
- Détectives représentants le Bien
- Barton représentant le témoin
Et comme les frères ne laissent rien au hasard, même le choix du fusil avec lequel Charlie tue les détectives est astucieux, ce fusil à double canaux prévoit un meurtre double, le meurtre de deux détectives.
2- Costume
Nous distinguons une tonalité précise de couleur des costumes des personnages. Notamment ceux de Chet, Charlie et du liftier, en d’autres termes, des personnages appartenant au milieu de l’hôtel. Ils portent tous des couleurs qui se confondent avec le décor, ces personnages sont camouflés dans le décor. En effet, ils sont tous enfantés par cet hôtel, et Charlie en est le maître. Remarquons que les Coen poussent leur humour noir jusqu’au bout avec la cravate de Goodman dans la scène de l’incendie final en en choisissant une avec des motifs de flammes.
En plus, lorsqu’Audrey vient aider Barton dans l’hôtel, elle est aussi habillée des mêmes couleurs de cet Earle d’enfer. Comme si elle n’aurait pas pu être admise dans ce lieu sans s’y soumettre. Et en se confondant ainsi avec le décor, les Coen nous annoncent son impossibilité à pouvoir quitter les lieux puisqu’elle est devenue une partie d’eux maintenant. Implicitement, avec ce costume, le meurtre est prévu.
Autre note d’humour, le costume du général de Lypnik. Ce costume est presque le seul élément du film (outre le statut de scénariste dans Hollywood des années 30 et le contexte de la veille de la seconde guerre mondiale) puisé dans la réalité.
Autre élément de costumes ou des accessoires très important, les lunettes de Fink. Nous revenons à la forme géométrique du cercle. Barton ne les enlève que très rarement. Il est emprisonné dans ces deux cercles. Dès qu’il se réveille il a besoin de les mettre. Réveillé de son sommeil par un moustique, suceur de sang, vampire, qui sarcastiquement n’est venu se poser et le piquer qu’à la tête, là où Fink est le plus vulnérable, Barton met ses lunettes en paire de cercle sur le nez. Deux cercles, ou plutôt un cercle vicieux doublés, Fink fait face donc à une réalité doublement inquiétante. Le sommeil auparavant source de repos, quitte Barton presque définitivement, il devient insomniaque. Il est donc tout le temps pris par ce cercle vicieux dédoublé, par cette réalité inquiétante.
3- Montage, cadrage et mouvement de caméra
« C’est que la réussite du film dépend de l’intensité des pures présences. De là l’intérêt des disparates qui les animent. La rudesse du son, la brutalité des plans rapprochés, l’étrangeté des attitudes, le caractère inattendu des cadrages, la multiplicité des surprises, le baroque de certaines visées, la rapidité dans l’exécution des motifs par les acteurs, la soudaineté des transitions, il faudrait distinguer dans l’admirable variété d’inventions qui concourent à réaliser cette beauté intense. » (7)
Le montage ainsi que le cadrage et les mouvements de la caméra sont une suite à cette esthétique que les Coen emploient et élaborent au fur et à mesure dans le film. Leur langage filmique ne fait qu’augmenter cette dualité entre l’imaginaire et le réel cinématographique. A travers leurs cadres, leurs mouvements et leurs montages, les Coen renforcent le côté victime de leur personnage, impuissant devant son destin et proposent la possibilité que quelques scènes entières ne soient que part de l’imaginaire, du fictif. Ils utilisent différents éléments du montage pour aboutir à ce résultat final. Ils adoptent surtout un style répétitif et non seulement dans ce film, mais dans plusieurs de les leurs. « Les répétions sont plus que répétables, elles s’exhibent, elles font système. » (8)
Les transitions brutales
La transition brutale entre le générique et la scène au théâtre à New York n’est- elle pas un appel de l’enfer, un appel du destin, auquel Barton ne pourra que succomber ? Nous retrouvons ce genre de transition à plusieurs reprises, renforçant à chaque fois une idée proposée par exemple, le passage du bureau très vaste de Lypnik au couloir de l’hôtel à travers une transition très brutale entre la porte du bureau, qui produit un bruit démesurément fort, et le couloir, comme si cet espace n’était qu’un espace mental, dans la tête de Barton. Et dans cette scène particulièrement, un travelling in accompagne l’entrée de Barton dans le bureau et un travelling out accompagne sa sortie. Le travelling in nous projette, ainsi que Barton, brutalement de la part de sa rapidité dans l’areine, alors que le travelling out, moins large et moins rapide, souligne l’emprisonnement de Barton dans cette areine, où la sortie, la fuite, ne sera pas facile, voire même impossible.
Après le meurtre horrifiant d’Audrey, (remarquons que le montage de la scène de l’acte sexuel suivi par le meurtre n’est autre qu’une condamnation du pêché de Barton, ce dernier est puni pour avoir commis ce pêché et cela à travers le montage), les Coen nous catapultent dans la maison de Lypnik, homme du cinéma. A travers cela les Coen reviennent à la dualité entre imaginaire et réalité cinématographique, car en fait, un meurtre aussi effroyable ne peut être commis qu’au cinéma. Nous revenons à l’hôtel avec la même brutalité. Peut être alors que tout ce passage n’est qu’une parenthèse, un voyage dans la tête de Barton, nous ne l’avons vu en fait ni sortir ni entrer. C’est une mise en scène pour dire au spectateur ce meurtre n’est que cinématographique.
Il est intéressant de noter que même lorsque les Coen nous propulsent dans la tête de leur personnage, leur caméra n’est jamais subjective, elle reste objective gardant une distance entre elle et Barton, ce qui lui permet parfois de suggérer un humour noir.
Nous relevons un autre exemple de transition brutale, celle du passage du scénario que Barton a enfin écrit, à la fête, ou plutôt au bal diabolique. Là aussi nous retrouvons la démesure et l’excès. Auparavant c’était la dépression, maintenant c’est l’excès de l’éclatement.
Le mouvement est aussi intéressant dans cette scène. La caméra tangue à gauche et à droite, comme tanguerait un bateau. Et les personnes qui se trouvent dans cette fête sont pour la plupart, sinon tous, des marins, ce qui renforce l’idée du navire hanté, et ce qui suggère aussi que cette scène n’est aussi qu’un voyage mental, puisque la caméra tangue comme dans le navire fantomatique, et sachant que ce navire n’est autre que l’hôtel, donc Barton n’a peut être pas quitté l’hôtel ! Et que tout se passe dans sa tête !ce qui vient souligner cette hypothèse c’est l’entrée de la caméra dans le trou du saxophone (nous retrouvons là aussi la forme géométrique du cercle et le trou noir de Freud), ce trou qui rappelle le trou noir de l’évier, va déboucher avec un raccord sur l’hôtel, donc ne fait-il pas partie des tuyauteries de l’hôtel, du canal auditif de Chalrie ? Barton n’a en fait pas quitté l’hôtel et tout est illusoire, démesurément Illusoire.
La montée et la descente
Une fois au théâtre, la caméra des frères Coen choisit d’effectuer un mouvement de descente suivant les cordes des coulisses. Ce mouvement nous montre à l’écran, visuellement et ingénieusement le destin qui attend Barton, il nous montre la descente à l’enfer ! La première apparition de Barton Fink à l’écran se fait en plan rapproché et de sorte à ce que sa tête soit proéminente et apparaisse en premier lieu soulignant ainsi avec son regard frustré et sa main crispé le malaise dont souffre Barton, le malaise dans sa tête. Chaque plan chez les Coen à l’instar d’ailleurs de toute leur esthétique, est indissociable de l’histoire. Tout est étroitement lié.
Nous relevons aussi un autre plan intéressant, celui où Barton est dans l’ascenseur avec le liftier pour monter au 6ème étage, là où se trouve sa chambre. Barton demande au liftier de mener au 6ème étage, le liftier répète après lui le numéro 6 marquant ainsi à 2 reprises le numéro 6, connu pour être celui du diable. Ce n’est pas aussi par hasard que le numéro de la chambre de Barton est le 621. Nous notons que 2+1 =3 et 6=3/2. Ce plan est particulier du fait que c’est une montée vers le 6 dédoublée ou même triplée avec le numéro de la chambre mais la caméra n’effectue pas un mouvement de montée, elle ne suit pas l’ascenseur, mais au contraire elle effectue un mouvement de descente une fois arrivée à l’étage numéro 6. Donc plutôt qu’une montée c’est une descente vers l’enfer. Remarquons aussi, que même l’étage semble flotter presque dans le néant, aucun indice ni au niveau esthétique ni à d’autres niveaux n’est donné pour suggérer la présence d’autres étages, indépendamment du lobby, de la réception.
Les surimpressions ou les fondus enchaînés
« Les liaisons entre les lieux sont amenées par des fondus enchaînés invisibles sur des objets identiques (…) page blanche et plafond dans Barton Fink, qui provoque une indétermination dans l’espace, reflet de celle de l’univers intérieur des personnages, dépassés par des pulsions non maîtrisables et perdus au milieu d’événements incompréhensibles. » (9)
Les Coen utilisent également régulièrement des surimpressions pour passer d’un plan à un autre. Certes ils n’en abusent pas. Ils les utilisent précieusement, surtout pour passer des plans de la mer et du rocher, ou des plans du cadre de la photo encadrée et accrochée au mur de la chambre, aux plans de l’hôtel, ou aux plans de Barton.
Et cela pour donner au large, à l’horizon sa dimension inquiétante plutôt que celle d’un espoir. La mer a emporté Barton dans cet endroit, dans cet hôtel vaisseau fantôme inquiétant. Inutile de rajouter encore l’importance qu’accordent les Coen à une récurrente apparition des murs à l’écran, à travers des plans plus ou moins serrés, dépendamment des circonstances proposées. Toujours ces murs qui suintent et respirent. Les plans sont là pour affirmer cette lourde présence des murs qui s’acharnent sur la proie blanche, sur Barton.
Une des surimpressions qui éveillent les réflexions les plus intellectuelles des grands cinéphiles est celle du passage du tableau de la jeune femme sur la plage accrochée au mur de la chambre d’hôtel de Barton au scénario écrit par W.P. Mayhew. Sur le scénario nous lisons « NEBUCHADNEZZAR », donc il appartient au genre du péplum, qui est un genre qui traite de l’histoire, de l’antiquité, des mythes… (Genre qui s’est le plus développé dans les années 40, année du déroulement de l’histoire de Barton Fink) donc du passé. Le cadre photo est une projection de l’avenir, parce qu’il représente un espoir, une échappatoire, ou bien aussi parce que tout simplement il prévoie (très discrètement) la fin du film, et constitue une représentation des derniers plans du film. Par cette surimpression entre le passé et le futur les Coen lancent une réflexion sur la capacité du cinéma à comprimer le temps.
Les plans du couloir
A ces plans de murs viennent s’ajouter les plans du couloir. Plans d’une grande profondeur de champ, donnant l’impression d’un labyrinthe, d’un entonnoir, renforçant ainsi l’idée de l’engouffrement. Dans ce couloir, nous voyons Fink arriver vers nous, la caméra fixe ne change pas de position, et nous avons l’impression que Barton est arrivé au bout du couloir, mais quand il s’éloigne de nous nous voyons le bout du couloir, encore très loin, comme s’il n’était qu’un élément décoratif au bout. C’est par sa longueur démesurément interminable que ce couloir rappelle celui qu’un condamné traverse juste avant son exécution, le couloir de la mort, qui semble être pour le condamné, un couloir interminable et angoissant.
Lorsque Barton se met à essayer d’écrire dans sa chambre, les Coen décident de nous montrer le couloir vide en travelling in. Ce qui nous amène à croire que ce travelling n’est autre que l’affirmation de la présence du maître des lieux, du diable qui surveille et qui écoute tout ce qui se passe dans sa demeure, celle de Charlie. Et comme Barton est en panne d’écriture, les Coen font un raccord entre machine à taper et Charlie qui surgit soit disant à l’improviste, comme il le dit, dans la chambre de Barton. Ce raccord vient confirmer la présence de Charlie suggérée par le travelling in, en fait, Charlie, en surveillant il a remarqué la panne de Barton et a décidé de lui rendre visite et de l’aider. (le plan fixe du couloir, que nous retrouvons parfois dans le film, équivaudrait à cette panne de Barton)
Nous nous contenterons de citer ces plans uniquement. Mais il faut noter que plusieurs autres sont aussi intéressants que ceux là.
Les plans de la machine à taper
Constatons aussi les gros plans utilisés pour la machine à taper. Nous épousons dans ces plans le regard du personnage, ce regard qu’il porte envers sa machine, sa guillotine, sa machine à torture, puisque c’est d’elle que sa réussite à Hollywood dépend, c’est devant elle qu’il est bloqué, impuissant, et que l’angoisse provoquée par cette gigantesque feuille blanche s’empare de lui. Feuille qui aussi apparaît envahissante en gros plan à l’écran. Feuille blanche matérialisation de la stérilité créatrice de Barton. Fink est en fait armé de ce qui va le torturer. Ces gros plans sur cette machine diabolique emprisonnent Barton dans les quelques lettres qu’il a tapées et ne font que renforcer son blocage. Ces lettres aussi vues en gros plans (cf. la partie du scriptural) et même en très gros plans, vont l’empêcher d’écrire d’autres lettres.
Même les raccords qui se font sur la machine sont assez angoissants. En fait les Coen raccordent le très gros plan de la machine et la feuille blanche sur Barton assis dans le bureau de Ben Geisler interprété par Tony Chalhoub, où la secrétaire est entrain de taper sur sa machine inlassablement, remuant ainsi brutalement l’angoisse de la feuille blanche de Barton. Le son du tapage dans cette scène joue un rôle très important, il vient torturer sadiquement Barton. A travers cette machine les Coen nous (avec Barton) ont sorti de l’hôtel et c’est à travers elle qu’ils nous propulsent à nouveau dans ce lieu. Donc cette machine, ou plutôt l’écriture peut être une échappatoire, un horizon. D’ailleurs ce n’est qu’à travers l’écriture que Barton éventuellement pourra réussir, échapper, mais c’est aussi à cause d’elle qu’il est là, emprisonné.
Plongées et contre plongées
Les Coen utilisent aussi les plongées et les contre plongées. Lorsque Barton est dans le lit, il est parfois filmé en plongée, comme si le plafond le regardait, l’écrasait et suite à ce plan, Barton se réveille en sueur, ce qui confirme l’hypothèse du regard du plafond. Ce plafond qui n’est autre qu’une partie des prétendues cloisons de cette chambre, donc qui respire, voit et entend, et donc qui n’est autre que Charlie. Ce plafond est lui-même filmé en contre plongée, et cette fois ci c’est Barton qui regarde, il observe la peinture entrain de se séparer de son support, le plafond. Et donc non seulement ce dernier respire, entend et voit, mais aussi, il sue, et Barton en recevra une goutte !
Les frères n’hésitent pas à filmer aussi Charlie en plongée avec Barton dans la chambre, le lieu qui écrase Barton n’est autre que le lieu qui a infanté Charlie.
Aussi, dans le bureau de Ben Geisler, les Coen font cette fois une contre plongée sur cet autre monstre de Hollywood.
Ils utilisent aussi la contre plongée pour renforcer l’inversement des sens dans ce film. Tel que lorsque Barton se met à essayer d’écrire dans sa chambre, il est filmé en plan moyen en contre plongée, donc la réflexion vient d’en bas, des pieds. Cette contre plongée qui inverse les sens est une représentation de l’incapacité à réfléchir de Barton. D’ailleurs, il met les mains sur sa tête, il a mal à la tête, il se laisse donc véhiculé par le bas, par les pieds.
Une plongée totale intéressante est en forte et étroite relation avec la mise en scène, celle de Barton sur le lit, en position de fœtus, il est fragile et écrasé facilement comme un enfant qui a besoin de sa mère. Audrey viendra se substituer à la mère et combler ce besoin.
La contre plongée la plus angoissante du film, est celle effectuée sur Charlie qui regarde Barton après avoir tué les deux détectives. Elle nous donne l’impression qu’il va aussi exécuter Barton. Mais au contraire, il lui rend sa liberté en séparant les barreaux du lit- prison et en laissant tomber leur sphère, symbole d’une tête décapitée.
Bref, nous n’allons certes pas énumérer toutes les plongées et contre plongées du film, sinon nous n’en finirons jamais.
Travellings, mouvements et quelques plans remarquables
« Les travellings de l’hôtel Earle sont exceptionnellement lents et précis. Il s’agit tantôt de focalisation d’attention via Barton, tantôt de mise en abyme. Dans les deux cas, la vie se concentre dans chaque chose à mesure que le cadre se resserre. Le couloir, la tapisserie, le plafond et les murs acquièrent des parcelles d’existence qui s’agglomèrent à un tout, l’hôtel lui-même en tant qu’entité unique et indivisible. » (10)
Les travellings avant constituent le mouvement le plus récurent dans le film en opposition avec les plans fixes (notamment celui du rocher sur la plage). S’installe alors une autre forme de dualité qui s’ajoute à celle de la réalité cinématographique/imaginaire, celle de la dualité entre le
mouvement et la fixité. Ces travellings avant viennent emprisonner le personnage principal dans une spirale infernale (travelling avant dans la tuyauterie, sur Barton dans le lit, dans le couloir, chez Lipnik…). Un des travelling est ultra rapide et intervient au sein de la situation la plus paroxystique. Celui qui opère lorsque Charlie tire le feu sur le deuxième détective. Nous entendons le bruit du tir en hors champ, sur l’image de Barton terrifié au lieu de crime lui même. Et cela pour cause, les frères responsabilisent de la sorte Fink de ces événements.
« Les cinéastes l’emploient (le travelling) comme moyen de dramatisation, tantôt discret (mode impressif) tantôt ostensible (mode expressif). Mais qu’il s’agisse à notre insu ou bien sans détour, il est toujours d’une incomparable beauté. » (11)
Après la pièce de théâtre, Barton est assis dans un restaurant avec des gens qui font son éloge. Outre le caricatural qui s’affirme de plus en plus en avançant dans le film, le mouvement de la caméra qui passe en travelling latéral derrière la tête de Barton alors en cadre très serré, permettant de voir le couple en flou, confirme le détachement de Barton de cette société qui n’a probablement rien compris à sa pièce, ou du moins son détachement d’esprit. Ce plan est une invitation au spectateur d’essayer d’entrer dans la tête de Barton et d’essayer de savoir ce qui s’y passe.
Autre mouvement remarquable, celui du plan tournoyant lorsque Barton est dans son lit. Ce plan qualifierait les Coen d’acrobates de la caméra. C’est un challenge technique de haut niveau ! Il emporte Barton dans un tourbillon qui petit à petit va en fait lui faire perdre la tête ! Tous les objets tournent dans ce plan, mais le plus intéressant c’est que Barton tourne avec ! Il devient assimilé à ces objets.
L’inversement des sens traité brièvement plus haut, est aussi renforcé par le montage. Par exemple, lorsque le plancher se trouve confondu avec le plafond à travers la façon de les filmer respectivement. Outre cela, Barton semble ouvrir la porte de sa chambre à chaque fois dans un sens différent, du côté opposé, ce qui à première vue semblerait un faux raccord, chez les Coen devient élément visuel au service de l’intrigue.
Les Coen visitent plusieurs genres dans ce film, le western est visité surtout à travers le cadrage, celui de la scène qui oppose Charlie aux détectives. Le cadrage est typiquement westernien, renforcé par la chaleur des flammes comme celle du désert du Nevada dans les westerns.
Le rythme
Le rythme du film est plus ou moins cohérent, il n’y a pas vraiment de changement brutal et démesuré dans le rythme à l’exception de deux scènes : la première où Barton visionne les rushes d’un film de catch. Dans cette scène le rythme s’accélère et les plans deviennent de plus en plus rapprochés en opposition à un travelling très lent qui resserre le cadre sur Barton. Cette combinaison ne fait qu’effrayer Barton et augmenter son angoisse. Cette scène est raccordée directement à la machine à taper et à la feuille blanche. Source de son angoisse. La deuxième est celle du bal diabolique, où non seulement le rythme du contenu de la scène change, mais aussi celui du montage.
Bref, nous avons l’impression que le film est conçu comme un long et lent travelling avant qui, petit à petit, pousse Barton au naufrage.
1- Le son
Le son dans ce film, comme tout autre aspect de l’esthétique, prend toutes ses dimensions. Il est très loin de se réduire à un accompagnement de l’image, ou à une nécessité de répondre à la logique d’une réalité cinématographique. Il dépasse de loin ses « devoirs » de combler un vide sonore. Le son est un élément à part entière, une entité à dimensions multiple que les Coen mettent très subtilement en œuvre.
Dès le générique du film, nous entendons le son de vagues, cette sonorité reviendra assez souvent dans le film. L’appel du large, de l’eau, matérialisation d’angoisse et de frustration, appel du destin…la côte pacifique appelle Barton. Dès les premières sonorités du film les Coen nous plongent dans leur monde. Une fois à New York au théâtre, les frères resoulignent cet appel du large avec une réplique des acteurs : « Fish, Fresh Fish » qui vient confirmer que l’homme est prédestiné à son destin. Cet appel de la mer est très récurent dans le film. Le son des vagues s’appropriera aussi bien l’appel du destin – le son de la mer renforce aussi l’idée d’un hôtel/navire hanté (puisque les vagues appellent Barton à venir à l’hôtel) - que l’espoir et l’échappatoire, l’horizon de Barton. En plus, durant l’ouverture sue la pièce de théâtre nous entendons une voix off qui est en fait « un vrai mensonge, une voix de théâtre qui promet de se réveiller et d’entrer dans la réalité. Aussitôt faite cette parole est placée en pleine lumière, feux de la rampe et applaudissements de la salle. Ce début était une fin, le matin annoncé une soirée de spectacle, cette réalité la scène de théâtre.(…). L’essentiel est qu’il (le renversement) définisse des limites, des plans différents, une profondeur au sens spatial (…). » (12)
Inutile de mentionner encore la présence/absence des clients ce l’hôtel Earle. Ces fantômes invisibles bien qu’audibles, donc impalpables, sont suggérer non seulement par des chaussures mais aussi par le son. Et ce son est encore plus inquiétant que l’élément visuel proposé, bien que ce dernier ne soit pas à dédaigner.
Plan de Rocher et la carte postale accrochée au mur dans la chambre de Barton
Nous ne pouvons parler de la mer et de son appel sans s’arrêter sur le fameux plan du rocher sur la plage avec les vagues et sur le tableau de la carte postale accrochée au mur de la chambre de Barton.
Le plan du rocher est un plan insert qui revient à plusieurs reprises dans le film. Il n’est ni en raccord ni en faux raccord avec le récit. C’est une mise en abyme, Barton qui regarde la femme, qui elle regarde l’horizon. Cette mise en abyme renvoie à un hors champ, donc c’est une ouverture, un espoir, une échappatoire.
Son sens est étroitement lié à l’élément visuel, trouvaille ingénieuse des Coen, accroché au mur de la chambre de Fink, la carte postale. Dans cette carte postale, nous distinguons une jeune femme en mayo de bain de dos, assise sur la plage. Comme une sirène sortie de l’eau. Par son attitude et son regarde à l’horizon (que nous ne voyons pas) la fuite est rehaussée, il y’a en fait une double fuite, espoir redoublé par le regard et par l’horizon de la mer (Godard dans les « les 400 coups » est le cinéaste qui a inspiré la fuite vers la mer). Le rocher en mer en surimpression sur la porte de la chambre de l’hôtel fait allusion à l’appel du destin, un appel à l’enfer. Les Coen à travers ce rocher nous ramènent au mythe de Sisyphe cité par Camus et de l’absurdité de l’existence. Existence constamment renouvelée. La mer, l’eau, liquide amniotique, n’est elle pas l’emblème du recommencement ? Alors que la carte postale donne à la mer et à ses sonorités son second sens, celui de l’espoir. Elle constitue en fait la seule vraie ouverture de la chambre. La carte postale se substitue à la fenêtre lueur d’espoir. Et c’est elle qui sera la raison pour rester de Barton. Cette image est là pour que Barton puisse supporter son séjour à l’hôtel. Mais même si cette image semble optimiste, nous ne pouvons pas renoncer à son esthétique diabolique. Le diable n’aime t-il pas les femmes. Ne se présente-t-il pas souvent sous une forme attrayant ? D’ailleurs Charlie lui-même est un personnage très amusant. Les Coen ont délibérément choisi John Goodman pour jouer ce rôle parce qu’effectivement il était connu pour son amabilité dans ses rôles. Bref, nous nous sommes permis d’élaborer l’esthétique visuelle de cette image sous la rubrique du son parce que tous les deux sont indissociables. Revenons aux sonorités.
Devant cette photo encadrée dont dans certains cas le mouvement de la caméra rend l’écran cadre de cette photo, Barton est ensorcelé, et enchanté et commence à entendre dans sa tête des sonorités propres à cette image.
Démesure sonore
Presque tout est exagéré dans ce film, et le son n’échappe pas à cette règle. Nous citerons trois exemples parmi tant d’autre de démesure sonore.
Le premier étant le son produit par la sonnette à la réception de l’hôtel lorsque Barton l’utilise à son entrée dans cet endroit outré. La sonnette continue à sonner interminablement alors que Barton l’a à peine touché. Comme si elle provenait de l’au-delà, ou comme si nous étions dans un endroit désert avec ces échos interminables vu par le regard de Barton.
Le deuxième celui provoqué par la valise déposée sur le lit. Le bruit que font les ressorts du lit sont doublement grinçants et assourdissants, pour déranger la tête de Barton.
Le troisième étant celui des sons produits par la dactylo. Les sons sont très exagérés au point d se transformer un élément de torture pour Barton. Le tapage lettres devient un tapage sur les nerfs.
Le tapage devient particulièrement intéressant après le raccord du passage de la plongée sur Barton en panne d’écriture et contre plongée du plafond écrasant au dactylo de la secrétaire de Geisel. Ce tapage est démesurément démesuré ! il vient condamné la panne de Barton. Et avant de se transformer en tapage plus ou moins normal, nous distinguons les sons de scies, ou de démarrage d’un train. Suggérant une télépathie entre Barton ici présent et Charlie qui s’en va, probablement son train démarre en ce moment.
L’hôtel
L’hôtel est aussi bien un cauchemar visuel qu’un cauchemar auditif.
Dans l’hôtel on entend très rarement une musique. Et lorsqu’on entend c’est plutôt une musique en angoissante très loin d’être apaisante. Le plus souvent les Coen nous donnent des bruits à entendre qui semblent venir des chambres voisines à celle de Barton. Est-ce des bruits que Barton s’imagine dans le tête ? Fink est constamment distrait par des bruits dans sa chambre, outre les chambres voisines, ceux du papier peint qui se décolle. Avec ces bruits les Coen cultivent un malaise qui hantera aussi bien Barton que le spectateur tout le long du film. Dans ces scènes non dialoguées, l’arrière plan sonore, plutôt calme, accompagne des imagent souvent statique, à mouvement très réduit. Ces à travers ces sons que nous prenons conscience d’une possible double lecture de ce film.
D’ailleurs, Barton reportera à Chet le réceptionniste son dérangement des bruits causés par les voisins, ce qui amènera à la première apparition de Charlie. Les deux se sont donc interpelés. Mais ces bruits puisque nous ne voyons personne dans cet hôtel, à part les souliers, ne peuvent-ils pas être enregistrés ? Plus tard dans le film, Barton entendra aussi des bruits, mais cette fois ils seront beaucoup plus inquiétants, la voix d’une femme en souffrance et celle d’un homme qui rit, alors que la première fois ils n’étaient que des rires d’une femme. Cette fois ci Barton ne reportera rien à personne. Donc à travers le son une certaine complicité s’est en fait tissée entre ces deux personnages. Ces bruits sont probablement causés par des femmes que Charlie est entrain de torturer. Barton reste passive devant les meurtres de Charlie. Il devient alors aussi responsable que lui de ces crimes. La victime se transforme en criminel. Transformation récurrente des personnages coeniens.
Dans l’ascenseur, en descendant au lobby pour rencontrer les détectives, nous avons l’impression que les sons ont été manipulés. Nous reconnaissons difficilement la voix de Barton ou du liftier. Comme si nous étions dans un autre monde, soulignant alors une descente en enfer. Barton est catapulté dans cet ascenseur on ne le voit pas sortir de sa chambre. Et ce liftier ne parait-il pas comme un zombie ?
Les évacuations
Les Coen utilisent dans ce film beaucoup de sonorités d’évacuation, tel que lors du débouchement de la tuyauterie de l’hôtel, matérialisation de l’acte sexuel, sur Barton, nous entendons le bruit d’une chasse d’eau. Ou surtout lors de la première rencontre entre Barton et Mayhew, rencontre aux toilettes, endroit odorant et auditif. Ce dernier se vide de ses entrailles dans les W.C. ces évacuations sont une sorte d’humour noir que nous lancent les Coen. Les Coen se moquent des intellectuels.
1- Le scriptural
Nous retrouvons la dimension scripturale du langage filmique chez les Coen, dimensions caractéristiques des films d’Hitchcock mais aussi et surtout des films de Bergman.
Les Coen puisent dans le scriptural des éléments qui poussent l’imaginaire du spectateur à l’extrême. Chaque lettre peut avoir un sens chez les Coen dès le titre du film qui n’est qu’un nom propre et qui peut paraître insignifiant de prime abord. Mais voilà qu’il apparaît sur les murs verdâtres, soulignant cet appel de l’hôtel à Barton FINK. Fink, ou plutôt Think, ou penser, réfléchir… le choix des lettres employées, écrites, montrées, n’est pas aléatoire. Ces lettres presque inscrites sur le mur suggère non seulement l’appel du destin, mais aussi un personnage intellectuel qui pense, qui « Think ». Aussi dès le générique, les Coen nous plongent dans leur monde démesuré. Les prénoms des acteurs sont démesurément petits par rapport à leur nom de famille.
Dans le grand et presque antique répertoire de clients que sort le réceptionniste Chet, aucun nom inscrit n’est lisible, ce choix n’est là que pour rendre encore plus vague cette présence fantomatique des prétendus clients de ce présumé hôtel, Earle. Les Coen utilisent dans cette scène plusieurs procédés esthétiques : la mise en scène, les costumes, les couleurs (que nous verrons plus tard), allant jusqu’à utiliser des mots écrits, parfois illisibles tel les noms des « clients », ou tel que le slogan de l’hôtel Earle : a day of a lifetime ou le Chet, ou même le nom du réceptionniste que ce dernier inscrit pour Barton. Les lettres employées à l’écran sont toutes très peu rassurantes « Le-Ear » ou même d’autres combinaisons de ces lettres seraient angoissantes ne sont elles pas en fait les lettres utilisées dans hell, earth, elevator … bref ce « day in a lifetime » serait plutôt « A day in hell », un jour en enfer, entouré de personnages de « Chet », ou plutôt de « Shit » ! Les Coen jouent alors aussi avec les lettres et les rendent éléments de composition de l’image.
Autre jeu avec le scriptural, lorsque Barton devant sa machine à taper écrit les premières phrases de son scénario : Fade in puis Early morning… nous retrouvons les mêmes lettres inquiétantes, le E, A et le R et cette fois, elles envahissent l’écran car elles sont démesurément agrandies par la grosseur du plan. Cette machine produit alors des lettres diaboliques, ce qui la rend elle aussi machiavélique.
Barton porte à la main ses valises et sa dactylo. Il porte son fardeau à la main. Remarquons la marque de cette machine à taper, qui apparaît clairement à l’écran avec les gros plans de cette machine, Underwood ou derrière les bois. Et qui a-t-il derrière les bois ? Les monstres bien évidement!
Autre appel intéressant à la dimension scripturale, celui de la bible. Le gros plan sur la bible nous permet de lire le texte écrit. Ce texte commence par Fade in comme un script de cinéma. La bible et le cinéma se confondent alors, tous les deux témoins de civilisations, (genèse), et éternels. Inutile d’ajouter encore la démesure de ces lettres à l’écran, prévoyant toujours un malheur, dans ce cas prévoyant le deuxième tournant majeur du film, la découverte de la double identité de Charlie.
2- Mise en scène, reconstitution et jeu d’acteurs
« Cette figure stylistique (la métonymie) permet donc à Joel Coen de dévoiler le moral par le physique, au-delà des mots, retrouvant ainsi la prime force de l’image cinématographique. De même le progressif basculement dans le cauchemar, la perte des repères moraux et intellectuels ou sentimentaux, est perceptible dans la mise en scène, avant de l’être dans les dialogues. Le cinéaste joue sur notre perception de l’espace et des lieux (…) »(13)
La reconstitution de Hollywood des années 30 dans ce film n’est pas authentique. D’ailleurs les Coen le disent eux mêmes, ils n’ont pas effectué des recherches afin de réaliser cette reconstitution. C’est une reconstitution outrée, exagérée, fantasmée, démesurée, comme l’est toute l’esthétique de ce film, décrocheur de 3 prix au festival de cannes en 1991, parmi lesquels le prix de la mise en scène – les deux autres étant la palme d’or et le prix de l’interprétation masculine pour John Torturo). Cette dimension caricaturale est la plus poussée par le jeu des acteurs, presque théâtrale, sarcastique et grotesque. C’est ainsi que les frères cultivent le mensonge, et donnent cette dimension inquiétante au film.
Ce côté caricatural l’emporte à fur et à mesure qu’on avance dans le film. Commençant par ce couple au restaurant qui faisait l’éloge hypocrite du travail de Barton et aboutissant jusqu’au summum du grotesque avec la scène de Lypnik, où Lou et Barton sont au bord de la piscine dans la maison de ce producteur de la Capitole Pictures. Plus loin encore, dans cette scène où la vulgarité de Lypnik ira non seulement jusqu’à dérouter le spectateur ( alors que nous nous attendons à ce que Lypnik se mette en colère contre Barton, il vide toute sa rage dans son souffre douleur Lou) en embrassant les pieds de Barton (cela re-souligne l’inversement des sens que manipulent les Coen dans ce film, au lieu de lui embrasser la tête, Lypnik lui embrasse les pieds!) Lypnik est un fait un personnage démesurément caricatural. Les Coen s’en moquent à travers les aboiements des chiens simultanés avec l’excessif relâchement de colère de Lypnik, comme si ces aboiements étaient ceux de Lypnik lui même. Même si ce côté se développe à fur et à mesure que nous avançons dans le film, dès sa première apparition il est soumis à cette dimension. On dirait, dans sa première scène, qu’il a une diarrhée verbale, dont il ne guérira jamais tout le long du film ! Tous les gens semblent paranoïaques et troublés à l’exception de Barton. Lypnik tient souvent des discours détachés de la réalité avec de fausses promesses. Il est en fait un riche bouffon et il le joue de façon assez théâtrale et grossière.
« Toutes les gueules tordues ne sont pas là à tire de manie obsessionnelles. Elles font partie intégrante de l’univers de l’esthétique des frères Coen, lequel s’apparente à un onirisme cauchemardesque (…). Et cette esthétique aime les visages grimaçants, les traits grossiers, la laideur dilatée de la haine, de la bêtise, de la cupidité. La beauté physique est aussi absente que possible de ces films. » (14)
A travers ces caricatures les Coen reconstituent un Hollywood de folie, mais dans lequel il y a du vrai. Même si peu de choses sont fidèles à la réalité dans le regard que les Coen portent vers Hollywood il y a des éléments très réels. Par exemple les bungalows destinés aux scénaristes, ils ont l’air plutôt d’une étable, dans laquelle chaque scénariste a un numéro. Il est vrai que c’est une reconstruction exagérée, mais elle reflète la réalité de l’époque, où le scénariste était très peu apprécié.
Autre personnage démesurément caricatural et théâtral, celui de Geisel interprété par Tony Chalhoub. C’est un personnage cinématographique totalement détaché de la réalité. Nous avons l’impression qu’il est montré à travers le regard naïf de Barton, tellement il semble sortir d’une comédie.
Dans cette catégorie qu’est l’exagération dans le jeu d’acteur, il est intéressant de remarquer la présence de deux cris démesurés, ou presque des deux personnages complices. Le premiers étant celui de Barton à la découverte du corps d’Audrey, l’autre celui de Charlie avant de tuer les deux détectives. (Remarquons que ces personnages rappellent le corps d’Audrey par leur vêtement maculés de ce sang rouge sombre.) Ces deux cris sont cependant opposés, le premier étant un cri de désarroi, le second s’échappant plutôt directement de l’enfer ! en effet, le cri est un procédé récurent chez les frères, il définit le personnage coénien.
Intéressante mise en scène est celle de la première apparition de Chet qui semble comme un rat des égouts, il sort d’une trappe souterraine, de l’enfer ou peut être de là où on enterrerait les corps ! Là où il mène les proies, là où elles vont souffrir. Les personnages de cet hôtel sont tous inquiétants, Charlie, Chet, les prétendus clients représentés par les chaussures et le liftier. Ce liftier du troisième âge apparaît comme un zombie. Ses gestes sont très mécaniques et figés, il bouge à peine et parle encore moins. Il est presque mort. Il est donc un habitant des lieux.
A travers la mise en scène les frères soulignent la télépathie entre Charlie et Barton. Ce n’est pas un hasard que les chaussures de Charly ont été confondues avec celles de Barton et vice versa, et ce n’est pas un hasard que Charlie et Barton effectuent les mêmes gestes en portant leurs chaussures. Il y a même là une télépathie gestuelle.
Comme nous l’avons déjà remarqué, dans ce film les Coen revisitent plusieurs genres. Ils utilisent l’esthétique pour revisiter le film noir (certes ils utilisent autres procédés, mais l’objectif de cette étude est l’esthétique, donc nous ne traiterons pas ces autres procédés). Cette esthétique du film noire apparait surtout dans la scène où les détectives viennent interroger Barton pour la première fois. Assis dans le lobby de l’hôtel, l’ambiance sombre, brouillarde et inquiétante, les détectives sont habillés à « la noire » à cent pout cent. Avec leur veste et leur chapeau, ils adhèrent totalement à cette esthétique et la renforcent par leur attitude.
1- Le colis et la scène finale
Le colis que donne Charlie à Barton avant de quitter est un élément visuel supplémentaire inquiétant et angoissant. Le spectateur ne cesse de se demander si la tête d’Audrey est ou n’est pas dans cette boîte qui semble légère mais parfaitement adaptée à la taille d’une tête décapitée. IL se peut qu’elle contienne « les restes » d’une tête. Cette tête pourrait être aussi bien celle d’Audrey que celle de Charlie. Même s’il est parti, il reste toujours là, près de Barton. Cet élément visuel que le spectateur a hâte d’en résoudre l’énigme, restera toujours un secret non dévoilé, qui éveillera en lui les analyses les plus imaginaires. Ce qui est important c’est la valeur inestimable de cet objet, objet tête, objet Charlie, objet vie, objet passé, objet pêché, objet culpabilité, objet destin, objet existence… toutes les analyses sont possibles. Et ce colis semble devoir être ouvert par une force supérieure.
La scène finale, qui tranche avec les scènes précédentes plutôt noires, est un miracle, et seul le cinéma est capable de faire de tels prodiges. C’est le tableau de la photo de la jeune femme qui prend vie, qui devient « réel ». Barton en se baladant sur la plage à côté de la mer (comme pour éteindre ces flammes de l’enfer), et vers la mer, (donc vers l’espoir, sans soustraire le deuxième sens de la mer qui s’oppose à celui là, mer, eau, angoisse) il est attiré par une jeune fille qui ressemble à celle de la carte postale. Elle s’assoit à côté de lui et prend exactement la même attitude que la femme du tableau. Cette scène qui semble détachée du reste du film est en fait l’ultime bout du voyage. La femme du tableau a pris corps. Mais est-ce que cette scène est réelle ? C’est un épilogue ajouté, c’est une fin ouverte. Mais quand même les Coen nous donnent un indice sarcastique, la mouette qui tombe à l’eau lorsque la femme prend l’attitude de celle du tableau, c’est donc le rêve qui tombe à l’eau, et la probable possibilité du fictif de cette scène.
Conclusion
Bref, en conclusion Barton Fink est un film de démesure et d’excès. Que ce soit l’hôtel asile de fou, ou bien Hollywood monde de fou, Barton est prisonnier entre les deux, où le monde intérieur et le monde extérieur (unité de lieux) ne se différencient guère que par le jour et la nuit (unité de temps) : extérieur-jour ou intérieur-nuit.
Les Coen font appel constamment dans ce film à l’imagination du spectateur. L’esthétique de ce long métrage est à elle seule une entité soudée et cohérente qui donne au film aussi bien sa tonalité que son étrangeté saluée. Les Coen donnent aux objets (colis, machine à taper…) « une autonomie individuelle et une existence cosmique »(15). Et leur esthétique est « le moyen par lequel le spectateur atteint l’histoire et ses ramifications les plus profondes, l’outil polymorphe qui fait émerger à la surface de l’écran l’intériorité des êtres et des choses. » (16)
Barton Fink est la preuve du talent de peintre de ces frères, et la preuve que le cinéma est un art à part entière.
(1) In « Le cinéma des frères Coen », par Frédric Astruc, éd. Du Cerf, 2001, p : 21
(2) In Positif, numéro 367, septembre 1991, « L’illusionniste et le visionnaire, le cinéma des frères Coen » par Thomas Bourguignon, p : 56
(4) Id. (2) « Un rocher sur la plage » entretien avec Ethan et Joel Coen par Michel Ciment et Hubert Niogret, p : 62
(5) Id. (2) « L’illusionniste et le visionnaire, le cinéma des frères Coen » par Thomas Bourguignon, p : 55
(6) In Cahiers du cinéma, numéro 448, octobre 1991, « Cent pour cent » par Thierry Jousse, p :32-33
(7) Id. (2), « le cauchemar du scénariste » par Alain Masson, p : 58
(8) Id. (6), « L’accouchement du cinéma » de Laurence Giavarin, p :41
(9) Id. (2) « L’illusionniste et le visionnaire, le cinéma des frères Coen » par Thomas Bourguignon, p : 56
(10) Op.cit. P: 24
(11) Op.cit. P: 38
(12)Id. (6), « L’accouchement du cinéma » de Laurence Giavarin, p :44
(13) Id. (2), « L’illusionniste et le visionnaire, le cinéma des frères Coen » par Thomas Bourguignon, p : 55 – 56
(14) In Revue du Cinéma, numéro 474, septembre 1991, « Ethan et Joel Coen, le difforme et le jubilatoire » pat Jaqueline Naccache, p : 60
(15) Id. (6), « Cent pour cent » de Thierry Jousse, p : 33
(16) op.cit. p : 25
Léa Bendaly
Juin 2009
Wednesday, April 22, 2009
BIOGRAPHIE
Le 29 juin 1927, à Montréal au Canada, est né un futur grand documentariste qui ne manquera pas de laisser ses empruntes dans le cinéma du monde entier, Pierre Perrault.
Il s’intéresse dès son plus jeune âge au monde de l’audiovisuel particulièrement au théâtre, à la radio, et à la télévision. Il publie sa première pièce « les pierres en vrac » dans les Cahiers de l’Arlequin (journal étudiant), au Collège Sainte-Marie où il fait la connaissance de plusieurs gens du domaine.
Cependant, Perrault n’entame pas des études en cinéma, mais des études en droit à l’Université de Montréal et ira même plus tard à exercer ce métier quelques années dans sa ville natale.
Perrault ne manque pas de passions, il devient joueur étoile de l’équipe universitaire de hokey Les Carabins, et publie plusieurs articles dans le journal qu’il dirigera plus tard jusqu’en 1950, Le Quartier Latin. Perrault est aussi un amoureux des mots, ce qui lui a permis de perfectionner son talent d’écrivain, mais surtout de poète (Portulan, son premier recueil de poèmes, paru en 1962 remporte le prix du Grand Jury des lettres canadiennes). En 1950 ce poète passionné rencontre à l’université un autre grand amour, cette fois le vrai, Yolande Simard qui deviendra sa femme plus tard. Grâce à elle, lors d’une visite rendue à ses beaux parents, Perrault découvre la région Charlevoix où il fait la connaissance d’Alexis Tremblay le personnage principal de sa remarquable trilogie de l’Île-aux-Coudres (Pour la suite du monde (1962) Le règne du jour (1967) et Les voitures d’eau (1968)).
En 1951 le couple séjourne à Paris, où Perrault poursuit ses études en droit, et pour gagner sa vie, il fait appel à sa passion pour le hokey et devient donc joueur et entraîneur de hokey pour l’équipe nationale de France .
Ce séjour ne durera pas longtemps, l’année suivante le couple est de retour au Canada, où Perrault termine sa quatrième année de droit à l’Université de Montréal. Il continue ses études à l’université de Toronto, où il se spécialise en droit international.
1955 est l’année du début d’une nouvelle carrière pour Perrault, une carrière radiophonique qui commence à Radio-Canada avec la série Au bord de la rivière. Il rencontre plusieurs personnes du domaine et collabore avec certains dont le chanteur français Jacques Douai.
Finalement Perrault décide de laisser tomber sa carrière en droit et se consacrer à ses véritables passions, à l’écriture et à l’enregistrement de séries radiophoniques telles que Le chant des hommes, Poèmes et chansons et Au pays de Neufves-France (qui sera tournée plus tard pour la télévision de Radio-Canada) qui mettent en relief la parole et les chants des habitants de Charlevoix. Perrault manifeste un intérêt particulier concernant les sociétés (l’homme), souvent plus ou moins particulières, différentes, plutôt « naturelle », intérêt qui accompagnera et qui se fera sentir dans plusieurs de ses œuvres. (en 1972-74 Perrault et Gosselin vont à Baie-James afin de suivre le début de la construction des barrages hydroélectrique. Au lieu de tourner cela, ils décident de filmer les répercussions qu’ont ces constructions sur la société aux alentours !)
En 1961 il commence le tournage de Pour la suite du monde sur l’Île-aux-Coudres avec Michel Brault comme coréalisateur, directeur de la photo et caméraman (Brault est connu pour sa technique novatrice à la caméra portée à l’épaule, son éclairage naturel et ses cadrages qui mettent en relief le sujet au détriment du décor). Ce documentaire sera le premier long métrage canadien à être présenté en compétition au festival de Cannes. Il fera donc reconnaître le cinéma canadien dans le monde entier.
En 1969 Pierre Perrault et Michel Brault vont, suite à la fondation du Mouvement souveraineté-association (MSA), à Winnipeg et tournent Un pays sans bon sens. Ils vont aussi suivre la manifestation des étudiants de l’université de Moncton en Acadie ce qui donnera le film L’Acadie l’Acadie ?!?(1971). En cette même année, homme engagé, Perrault, ne peut prêter sourde oreille à la situation politique au Québec, il écrit En désespoir de cause, publié aux éditions Parti pris.
Des années durant, Perrault poursuivra son travail d’écriture, que ce soit de poèmes, de pièces de théâtres de séries radiophoniques ou de films et enchaîne les obtentions de plusieurs prix. Outre cela, des universités du monde entier lui décernent des doctorats honoraires.
Le 23 juin 1999, le Canada et le monde entier perdent un grand homme du cinéma. Perrault meurt d’une longue maladie à Montréal. Deux années plus tard, sa femme instaure le prix Pierre et Yolande Perrault décerné au Québec et en Europe chaque année pour soutenir les jeunes dans le domaine des arts et de la communication.
FILMOGRAPHIE
1958-1959 Au pays de Neufve-France (St. Lawrence North)
Avec René Bonnière, réalisateur.
Série de 13 courts métrages - 13/30 min | 16 mm | couleur. Crawley Films Ltd. et Société Radio-Canada
· La traverse d'hiver à l'Île-aux-Coudres (Winter Crossing at Île-aux-Coudres, B&W)
· Attiuk (Attiuk)
· Le Jean Richard (The Jean Richard)
· Tête-à-la-Baleine (Whalehead)
· L'Anse Tabatière (Winter Sealing at La Tabatière)
· Ka Ke Ki Ku (Ka Ke Ki Ku)
· L'Anse-aux-Basques (White-Whale Hunters of Anse-Aux-Basques)
· En r'venant de Saint-Hilarion (Soirée at St. Hilarion)
· Diamants du Canada (Canadian Diamonds)
· Les goélettes (On the Sea)
· Rivière du Gouffre (Turlutte)
· La pitoune (Three Seasons)
· Toutes lsles (The Land of Jacques Cartier)
1963 Pour la suite du monde (For the Ones to Come)
Avec Michel Brault | 105 min, 16 mm, B&N. NFB
1967 Le règne du jour (The Times That Are)
118 min | 16 mm | B&N | NFB
1968 Le beau plaisir (The Beautiful Delight)
Avec Bernard Gosselin et Michel Brault 15 min | 16 mm | couleur | NFB
1968 Les voitures d'eau (The River Schooners)
110 min | 16 mm | B&N | NFB
1970 Un pays sans bons sens! (Wake up, mes bons amis)
117 min |16 mm | B&N | NFB
1971 L'Acadie l'Acadie?!? (Acadia Acadia?!?)
Avec Michel Brault 118 min | 16 mm | B&N | NFB
1975 Un royaume vous attend
Avec Bernard Gosselin 110 min | 16 mm | B&N and couleur | NFB
1976 Le retour à la terre
57 min | 16 mm | couleur | NFB
1977 C'était un Québécois en Bretagne, Madame!
57 min | 16 mm | couleur | NFB
1977 Le goût de la farine
108 min | 16 mm | couleur | NFB
1980 Gens d'Abitibi
107 min | 16 mm | couleur | NFB.
1980 Le pays de la terre sans arbre ou le Mouchouânipi (The Land Without Trees or The Mouchouânipi)
110 min | 16 mm | couleur | NFB
1982 La bête lumineuse (The Shimmering Beast)
127 min | 16 mm | couleur | NFB
1983 Les voiles bas et en travers
57 min | 16 mm | couleur | NFB
1986 La grande allure 1
60 min | 16 mm | couleur | NFB
1986 La grande allure 2
73 min | 16 mm | couleur | NFB
1993 L'oumigmag ou L'objectif documentaire
28 min | 16 mm | couleur | NFB
1994 Cornouailles (Icewarrior)
53 min | 16 mm | couleur| NFB
Léa Bendaly
Mai 2009
Pour la suite du monde, de Pierre Perrault et Michel Brault, est la première œuvre québécoise pour laquelle est attribuée, par l’agence de presse Médiafilm, la cote « Chef-d’œuvre ». Elle est sans doute l’une des œuvres les plus importantes du cinéma documentaire. Mais dire cela, c’est la restreindre et la limiter à cette catégorie qui est le documentaire et par suite tracer des frontières entre les différentes catégories, notamment celle du documentaire et celle de la fiction, ce qui n’est pas nécessairement, voir même pas du tout valable ou même faisable. Après tout, La prétendue objectivité du documentaire n’existe pas et cacher cela serait le plus grand des mensonges !
Pour la suite du monde fait partie de la trilogie de l’Île aux-Coudres. Les trois documentaires de cette trilogie s’intéressent aux habitants de cette île, à leur vie, à leur mode de vie, à leur passé, à leurs traditions… et d’ailleurs plusieurs des films de Perrault, homme humaniste et engagé, ont comme thème un peuple, une société, une communauté, un passé, une confrontation avec le présent, bref… l’Homme. Nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que toute la trilogie est en noir et blanc alors que la couleur dans les années 60 commence à devenir de plus en plus courante. Ce choix délibéré de Perrault plonge le spectateur dans le passé, auquel ce réalisateur va souvent faire appel dans ces films.
L’œuvre Pour la suite du monde a pu capter, par l'image et le son, deux témoignages ancestraux sur la vie des habitants de l'Île-aux-Coudres : tout d'abord la langue et l’accent, durs, puis la légendaire pêche au marsouin, ou Béluga, travail en mer gouverné par la lune et les marées qui préoccupera tous les habitants de cette île, reflétant ainsi l’esprit communautaire des classes populaires et leur sentiments envers leurs traditions, leurs héritages.
A travers le langage cinématographique Perrault dessine la trame d'un quotidien imprégné du culte de la nature, de l’appartenance et de l’amour de la terre, et d'un sens poussé des traditions. Entre discussions et conflits qui opposent parfois les jeunes aux vieux, les saisons se succèdent pour une communauté fortement attachée aux traces qu'elle laissera... pour la suite du monde.
Le documentaire s’ouvre sur une phrase d’Alexis Tremblay puis sur un gros plan de ce personnage principal de la trilogie de l’Île-aux-Coudres, avant même le générique, annonçant ainsi l’importance qu’il aura tout au long du film et invitant le spectateur, par la grosseur de ce plan, à entrer et à partager avec lui sa vie et l’aventure proposée, qui est, aussi bien la béluga que le film. Mais aussi et surtout, la phrase du début, sur du noir, nous rappelle la carrière radiophonique de Perrault, cinéaste de la parole, et l’importance qu’a le magnétophone pour lui, son amour pour les mots et son talent pout la poésie et nous plonge dès le début, dans le monde cinématographique artistique de ce grand cinéaste qui ne cesse de s’affirmer tout au long du film : que ce soit par le texte de Jacques Cartier qui, dès le début, projette le spectateur dans le projet et dans le temps, ou bien par l’absence de la voix off, voix écrasante non justifiée, détachée de la réalité, souvent employé dans les documentaires ou plutôt reportages, et qui se voit dans cette œuvre remplacée subtilement par les mots prononcés par les habitants de l’île, qui donnent petit à petit une certaine musicalité au film (le rapport particulier et différent qu’a Perrault aux paroles s’affirme dès le début). Perrault écoute et redonne la parole, avec ses accents et ses expressions… La scène qui suit un peu plus tard dans le film, est celle de la vente aux enchères. Dans cette scène un groupe d’hommes, habitants de l’île discutent de la lune, du soleil des arbres… nous ne pouvons manquer d’évoquer cette partie en parlant de l’importance accordée aux mots par Perrault, car elle met en relief le cinéma de la parole de ce dernier. En fait cette discussion appelle les images suivantes, celles de la lune et du fleuves St. Laurent, ou de la « mer » comme diraient les originaires de l’île. Ces images viennent naturellement s’insérer dans le contexte que la parole leur a créé. Chose que nous retrouverons très souvent dans les œuvres de Perrault. D’où l’importance pour lui du cinéma direct ou du « cinéma vécu » comme le dirait-il. Il exige le son synchrone, pour lui, c’est la seule façon de restituer « le monde qu’il entend filmer.» (« Cinéastes du Québec » N°5, 1970, extrait cité par Jean-Pierre Jeancolas dans Positif n°464, octobre 1999.)
Les habitants de l’Île-aux-coudres ne travaillent jamais en silence, mais toujours à partir d’échanges, voire d’engueulades. Perrault en bénéficie pour dessiner leur portrait en cinéma. Il filme ces artisans : chacun y va de ses conseils, de son expérience, chacun creuse sa mémoire à la recherche des recettes d’antan … Mains et mots construisent quelque chose de concert (exemple de la scène des forgerons). Chaque chose à son mot chez Perrault, tous et tout parlent. Même les objets font sens, le sens est contenu dans l’objet en lui-même (tel que le bateau reconstruit de Jacques Cartier dans Les voitures d’eau(1968) de Perrault).
En parlant de l’importance de la parole et du son, nous notons qu’à deux reprises dans le film il y’a coupure totale, ou presque, du son : premièrement lorsque Léopold Tremblay va à la rencontre du menuisier cultivateur, Louis Harvey, pour lui demander de collaborer à la pêche. Perrault décide d’introduire ce personnage avec beaucoup de grâce et de magie, en coupant le son des machines de menuiserie et en le montrant en gros plan, et petit à petit, le son réapparaît, comme une musique chantée par ce menuisier, les sons produits de ses machines ont un rythme qui, aujourd’hui, 40 ans plus tard, rythme sa vie. Auparavant, c’était la pêche au marsouins qui relevait cette tâche. Pêche qui va bientôt revoir le jour, et qui ne va plus jamais retomber dans l’oubli grâce à Perrault et sa subtile idée d’introduire cette action dans son documentaire. Deuxièmement, lorsque le titre du film est évoqué, à deux reprises, par l’un des personnages lors du tour du carnaval de la mi-carême « On fait quelque chose pour la suite du monde, pour la suite du monde… » (Time code 00 :35 :36). Et cela pour mettre en relief et souligner explicitement l’importance qu’a ce film en tant qu’une trace et référence importante d’un peuple qui voit ses traditions se heurter à la technologie et peu à peu, disparaître.
La musique, toujours jouée et/ou chantée par les habitants (même quand elle est utilisée comme musique de fond) et à plusieurs reprises accompagnée de la danse « folklorique » de l’île, très gaie et vivante qui accompagne le film en général, est une incarnation du bonheur, de la joie de vivre et de la fierté immenses mais simples qu’ont les habitants de cette Île ! D’ailleurs la musique est comme tout autre chose dans le film, elle est « coudrienne », fidèle à son contexte. Cela est montré explicitement dans ce documentaire, par exemple lorsque un des personnages chante la chanson utilisée tout au long du film (Time code : 00 :38 :18 ), lors du petit carnaval organisé pour la mi-carême. Cette scène, aussi bien que tant d’autres nous introduit et nous informe sur cette communauté, sur ses traditions et ses coutumes, et nous embarque une fois de plus dans son passé lointain « Les vieux nous disaient, quand il y a de la mi-carême en masse, il y a une bonne récolte dans l’année.» (Time code 00 :42 :15 ). Cette phrase évoquée, sorte de mythe, ancre cette société dans son territoire - le texte de Jacques Cartier est un autre exemple du retour au passé dans ce documentaire, retour toujours très important qui en fin de compte permet à cette œuvre d’être considérée comme référence essentielle. (Les scènes de l’église, des rameaux, celle de l’Eau de Pâques, de la prière sur la plage, prière quand le premier marsouin est capturé… nous informent par exemple du rapport que ces gens ont avec le monde, avec le Créateur, nous éclairent sur leur mode de vie rythmé et réglé par leur religion…).
Non seulement Perrault a recours au retour au passé, mais aussi à la confrontation du passé avec le présent ; et cela par l’action proposée aux habitants, la béluga, la pêche aux marsouins à l’ancienne, comme l’exerçaient leurs parents, grands parents et ancêtres. Perrault à fait revivre magnifiquement le passé au présent afin qu’il puisse persister au futur, là aussi, pour la suite du monde…
En regardant les films de Perrault, et ce documentaire en particulier, nous ne pouvons nous empêcher de penser au grand pionnier du cinéma documentaire (sans pour autant vouloir retracer cette frontière entre les catégories) Robert Flaherty. Ce dernier, très humaniste à son tour, attaché au passé et au gens, aux artisans qui sont en voie de disparition… voulait célébrer l’homme et la vie, l’homme et la nature, l’homme contre la nature, l’homme et ses outils. Nous pourrons alors dire que Perrault est disciple, ou fils spirituel de Flaherty.
Tous les deux restent très ouverts à ce qui se passe devant eux, devant la caméra. Peur eux le film s’invente au tournage. Il n’y a pas de découpage au sens où on l’entend au cinéma. Ils vont à la découverte, se lancent dans l’inconnu, avec leur caméra. Chose que les auteurs de fiction ou de reportages appréhendent, ces derniers décident de tout avant le tournage et ne se plient à aucun imprévue. Le documentaire c’est du doute, de l’inconnu. Flaherty et Perrault ne cherchent pas à exposer leur savoir. Au tournage, ils découvrent de nouveau tout ce qui a été déjà préparé, scénarisé, repéré… et reprennent tout à zéro et essayent de comprendre par le fait même de filmer. Car à travers la caméra, nous regardons différemment les choses, nous ne les voyons plus comme avant. Des actions quotidiennes banales, peuvent devenir très intéressantes à travers l’objectif d’une caméra (telle que la scène où les enfants jouent innocemment et simplement avec des roues, et puis la scène suivante où Léopold leur montre comment fabriquer de petits voiliers pour jouer avec (Time code 00 :54 :30). Cette simple scène qui, à première vue, semblerait banale, à travers l’objectif elle prend une autre dimension et nous renseigne énormément sur le mode de vie de cette communauté, de leur catégorie social… mais de façon très subtile et agréable). De simples actions peuvent alors se transformer en évènements par le seul fait d’être filmées. Un vrai documentaire ne peut qu’être écrit, il doit être surtout vécu. Que ce soit Flaherty ou Perrault, tous deux s’investissent et vivent leurs documentaires jusqu’au dernier souffle. Même jusqu’au montage. Leur montage est aussi bien travaillé que celui de la fiction, comme s’il y avait un découpage au préalable, le montage est fluide, subtile, étudié, et surtout réussit à raconter l’histoire à sa façon, en ajoutant un goût particulier au film tout en se pliant à toutes les exigences requises.
Autre point commun entre ces deux grands documentaristes : tous les deux atteignent une grande complicité avec les sujets filmés avant le tournage en les fréquentant et en vivant avec eux. Cette complicité ne passe pas inaperçue, nous remarquons que les personnages, de l’un ou de l’autre, sont très à l’aise devant la caméra.
Bien que tous les deux osent mettre en scène dans leur documentaire, une différence majeure les sépare. Dans Nanouk of the North de Flahetry, Nanouk joue sa situation pour montrer un système de vie en voie de disparition ou disparu. Chez Flaherty il n’y a pas toujours une représentation du réel brut, mais parfois il y’a « reconstitution » du passé (par exemple la chasse au phoque dans Nanouk of the North) et cela pour mieux raconter l’origine et la psychologie d’un peuple.
Alors qu’Alexis Tremblay ou les personnages de Perrault, sont eux même dans le film. Flaherty filme plutôt les gestes et ne compte que sur les images (il faut dire qu’au temps de Flaherty le son n’existait pas encore, donc il n’avait pas d’autre choix que de faire passer son message à travers l’image ou les intertitres, mais imaginons que Perrault est du temps de Flaherty, peut être il aurait utilisé les intertitres différemment, d’une façon qui aurait fait ressortir plus les mots.) Alors que Perrault, même quand les personnages sont en action, il filme la parole, nous avons l’impression que tout passe par et à travers elle. Pour lui, c’est à travers elle que nous pourrons voir l’intérieur des êtres. Par ce principe d’écoute de l’autre, Perrault, même si disciple de Flaherty, ne manque de nous rappeler son contemporain Jean Rouch même si à chacun sa manière d’écouter !
Perrault et Brault ont eu une ingénieuse idée pour échapper au documentaire classique ponctué d’entrevues lassantes. Ils ont réalisé que pour apprendre vraiment à connaître les gens de l’île « il fallait susciter chez eux une action de nature à libérer une parole révélatrice, c'est-à-dire une action qui ne soit pas artificielle, qui corresponde à leurs désirs, et qui jouerait le rôle d’un catalyseur. D’où la reprise de la pêche à marsouins.» (La trilogie de l’Île-aux-Coudres, texte écrit par Gilles Marsolais dans L’œuvre de Pierre Perrault / Film works, Volume 1, La trilogie de l’Île –aux-Coudres, Textes et témoignages, Office National du Film du Canada (ONF), 2007). Ce qui importe n’est pas la pêche en elle-même, mais le comportement des habitants envers ce désir suscité, envers ce possible retour au passé et son immortalisation…pour la suite du monde. Il ne faut pas confondre, la pêche devient un désir et non pas une reconstitution banale d’une action précise.
En demandant aux habitants de remettre en pratique cette pêche typique de l’île mais délaissée depuis assez longtemps, Perrault fait écho à L’Homme d’Aran de Flaherty. Mais le premier nous fait part de la préparation et des discussions engendrées par l’action suscitée. Tout cela reste hors champ chez Flaherty. Ce qui intéressant pour Perrault, c’est la réaction qu’ont les habitants face à cette proposition qui réveillera le passé, et le confrontera au présent. Qui amènera à interroger les anciens et à discuter des différentes méthodes employées pour mettre en place cette béluga… bref qui renouera cette communauté avec l’histoire de son île
Le film, basé sur les échanges entre 3 générations de l’île, Alexis (le passé), Léopold (le présent), et les enfants (le futur) fait un grand retour en arrière avec tous les habitants de lÎle. Lorsque le premier marsouin est capturé, le passé est comme ressuscité au présent, et à jamais. La fin de la béluga marque la fin de toute une époque, la fin d’un savoir qui n’appartenait qu’à eux, les pêcheurs de l’Île-aux-Coudres.
Léa Bendaly
Mai 2009
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